« Ma fille croit que je suis sa nounou attitrée : jusqu’où doit-on se sacrifier pour nos enfants ? »

« Maman, tu peux garder Léa ce soir ? J’ai une réunion tardive… »

La voix de Camille résonne dans mon téléphone, pressée, presque coupable. Je regarde l’horloge : 18h15. Léa, ma petite-fille de trois ans, est déjà installée devant ses dessins animés dans mon salon, ses chaussettes roses traînant sur le tapis. Je soupire en silence. Depuis que j’ai pris ma retraite il y a un an, ma vie s’est transformée en un agenda de baby-sitting improvisé. Camille, ma fille unique, compte sur moi comme sur une évidence. Mais ce soir, je sens la fatigue me ronger jusqu’aux os.

« Camille, tu sais que j’avais prévu de sortir avec Monique et Sylvie ce soir… On devait aller au cinéma. »

Un silence gênant s’installe. Je l’imagine, debout dans son bureau à la Défense, le téléphone coincé entre l’épaule et la joue, les sourcils froncés. « Maman, s’il te plaît… Je n’ai personne d’autre. Tu sais comme c’est compliqué avec mon boulot… »

Je cède. Encore une fois. « D’accord. Passe la déposer après la crèche. »

Quand j’étais jeune mère, je rêvais d’avoir du temps pour moi. Maintenant que je l’ai enfin, il m’échappe à nouveau. Je me sens coupable de penser ça, mais parfois, j’aimerais juste être une grand-mère du dimanche, pas une nounou à plein temps.

Le lendemain matin, Monique m’appelle. « Alors, tu viens ce soir ? »

Je bafouille une excuse. Elle soupire. « Tu sais, Françoise, tu as le droit de dire non à ta fille. Ce n’est pas parce que tu es à la retraite que tu dois tout sacrifier. »

Mais comment dire non à Camille ? Elle a élevé Léa seule depuis que son mari est parti il y a deux ans. Je me souviens de ses larmes, de ses nuits blanches… Comment pourrais-je lui refuser mon aide ?

Pourtant, la fatigue s’accumule. Les nuits où Léa fait des cauchemars et se glisse dans mon lit, les journées où je cours après elle au parc alors que mes genoux me font souffrir… Et puis il y a mes propres envies : voyager avec mes amies, reprendre la peinture, aller au théâtre…

Un dimanche matin, alors que je prépare le petit-déjeuner, Camille débarque sans prévenir.

« Maman, tu pourrais garder Léa cet après-midi ? J’ai besoin de souffler un peu… »

Je pose la cafetière un peu trop fort sur la table.

« Camille, il faut qu’on parle. Je t’aime, tu le sais. J’adore passer du temps avec Léa… Mais je commence à être fatiguée. J’aimerais aussi avoir du temps pour moi. »

Elle me regarde, surprise et blessée.

« Tu veux dire que je t’en demande trop ? Que tu ne veux plus voir ta petite-fille ? »

Je sens la colère monter.

« Ce n’est pas ça du tout ! Mais tu ne te rends pas compte… Depuis des mois, je n’ai pas eu une seule soirée tranquille. J’annule tout pour toi et Léa. J’ai besoin de souffler moi aussi. Je ne suis pas une nounou professionnelle, je suis ta mère. Et la grand-mère de Léa, pas sa deuxième maman. »

Camille se lève brusquement.

« Très bien. Je ne te dérangerai plus. Je trouverai quelqu’un d’autre. »

Elle claque la porte derrière elle. Léa me regarde avec ses grands yeux inquiets.

Les jours suivants sont lourds de silence. Pas de messages, pas d’appels. Je m’inquiète pour Camille mais je me sens aussi soulagée d’avoir enfin posé mes limites.

Monique me félicite.

« Tu as bien fait. Il faut qu’elle comprenne que tu as aussi une vie. Les enfants pensent souvent que leurs parents sont inépuisables… jusqu’à ce qu’ils tombent eux-mêmes dans le piège. »

Une semaine plus tard, Camille m’appelle enfin.

« Maman… Je suis désolée pour l’autre jour. J’étais fatiguée et j’ai paniqué. Tu as raison, je t’en demande trop… Mais je ne sais pas comment faire autrement… Je me sens tellement seule parfois… »

Sa voix tremble et mon cœur se serre.

« On va trouver une solution ensemble, Camille. Peut-être qu’on peut organiser un planning, ou chercher une baby-sitter pour certains soirs… Je veux t’aider, mais il faut aussi que je pense à moi. Si je m’épuise, je ne pourrai plus être là pour vous deux… »

Nous parlons longtemps ce soir-là. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression d’être entendue.

Aujourd’hui encore, rien n’est parfait. Il y a des jours où je culpabilise de ne pas faire assez, d’autres où je me sens égoïste de vouloir profiter de ma retraite sans contraintes familiales. Mais j’apprends à dire non sans honte et à savourer les moments choisis avec Léa.

Est-ce qu’on doit tout sacrifier pour nos enfants même quand ils sont adultes ? Où commence le devoir et où finit l’amour-propre ? Vous feriez quoi à ma place ?