Ils n’ont jamais voulu de moi : l’histoire d’une fille de banlieue face à la famille parfaite
— Léa, tu comprends bien que ce n’est pas possible. Tu n’es pas… comme nous.
La voix glaciale de Madame Dubois résonne encore dans ma tête, même des années après. Ce soir-là, dans leur salon trop grand, trop blanc, trop silencieux, j’ai senti mes mains trembler sur la porcelaine. Paul me regardait, impuissant, les yeux pleins d’excuses qu’il n’osait pas prononcer.
Je m’appelle Léa Martin. J’ai grandi à Saint-Denis, dans un HLM où les murs sont si fins qu’on entend les disputes des voisins comme si c’étaient les nôtres. Mon père est parti quand j’avais huit ans ; ma mère s’est tuée à la tâche pour nous nourrir, mon petit frère et moi. J’ai appris très tôt à ne rien demander, à me contenter de peu.
Paul, lui, venait d’un autre monde. Un monde où l’on ne compte pas les centimes à la caisse du Franprix, où l’on part au ski chaque hiver et où l’on parle de « carrière » dès le lycée. On s’est rencontrés à la fac de Nanterre, un peu par hasard, beaucoup par miracle. Il disait aimer mon franc-parler, ma façon de rire trop fort, mon accent du 93 qui détonnait parmi ses amis.
Mais dès le début, j’ai senti le fossé. La première fois qu’il m’a invitée chez lui, avenue Victor Hugo, j’ai mis trois heures à choisir une robe qui ferait « assez bien ». Sa mère m’a accueillie avec un sourire poli et un regard qui disait tout le contraire. Son père a parlé politique toute la soirée, sans jamais me regarder dans les yeux.
— Tu fais quoi dans la vie, Léa ?
— Je suis en licence de lettres modernes…
— Ah…
Ce « ah » m’a glacée. J’ai compris que je n’étais pas celle qu’ils avaient imaginée pour leur fils unique. Ils voulaient une Camille ou une Juliette, fille d’avocat ou de médecin, pas une Léa qui galère avec les bourses du CROUS et qui bosse au McDo le week-end.
Paul disait que ça n’avait pas d’importance. Mais chaque dîner était un test. Chaque remarque sur « l’importance des bonnes fréquentations » était un coup de couteau déguisé en conseil bienveillant.
Un soir, alors que je sortais de chez eux, j’ai entendu sa mère dire :
— Elle n’est pas d’ici, Paul. Elle ne comprendra jamais notre monde.
J’ai voulu partir en courant. Mais Paul m’a retenue.
— Je t’aime, Léa. On s’en fiche d’eux.
Mais on ne s’en fiche jamais vraiment. Les semaines passaient et je sentais Paul changer. Il devenait nerveux quand je parlais trop fort au restaurant. Il me reprenait sur mon vocabulaire devant ses amis.
— Dis pas « ouf », Léa…
J’ai commencé à douter de moi. À me demander si je devais changer pour lui plaire à eux. J’ai essayé de lisser mon accent, d’apprendre les codes. Mais je n’étais jamais assez bien.
Un jour, Paul m’a annoncé que ses parents organisaient un dîner pour « me présenter à la famille ». J’ai passé la journée à stresser devant ma glace.
Le soir venu, tout le monde était là : tantes en tailleur Chanel, oncles qui parlaient placements financiers et vacances à Deauville. J’ai souri jusqu’à en avoir mal aux joues.
À la fin du repas, sa mère m’a prise à part.
— Léa… Je sais que tu es une fille gentille. Mais tu dois comprendre que Paul a des responsabilités. Il mérite une femme qui saura évoluer dans notre milieu.
J’ai senti mes yeux brûler. Je n’ai rien dit. J’ai juste serré les poings dans mes poches.
Paul n’a rien dit non plus ce soir-là. Il a baissé les yeux quand j’ai croisé son regard.
Après ça, tout a changé entre nous. Les messages se sont espacés. Les excuses se sont multipliées.
— Je suis débordé…
— On se voit la semaine prochaine ?
Puis un jour, il m’a appelée.
— Léa… Je crois qu’on devrait faire une pause.
J’ai raccroché sans répondre. J’ai pleuré toute la nuit dans ma chambre minuscule où le bruit du périphérique couvrait mes sanglots.
Des mois ont passé. J’ai repris ma vie là où elle s’était arrêtée : les études, le boulot au fast-food, les galères avec ma mère et mon frère.
Mais parfois, en passant devant un immeuble haussmannien ou en entendant un rire bourgeois dans le métro, je repense à Paul et à ce monde qui ne voulait pas de moi.
Est-ce que l’amour peut vraiment tout surmonter ? Ou sommes-nous condamnés à rester à notre place ? Qu’en pensez-vous ?