« J’ai tout quitté pour elle, et j’ai tout perdu : mon histoire de regrets et de solitude »
« Tu vas vraiment partir ? » La voix de Claire tremblait, brisée par la peur et la colère. Je n’ai pas répondu. J’ai baissé les yeux, honteux, alors que mes valises attendaient dans l’entrée. Les enfants, Lucie et Thomas, étaient déjà couchés. Je n’ai pas eu le courage de leur dire au revoir. Je me souviens encore du regard de Claire, mélange d’incompréhension et de tristesse. Ce soir-là, j’ai tout quitté : vingt ans de mariage, deux enfants merveilleux, une maison à Nantes où chaque mur portait nos souvenirs.
Pourquoi ? Pour elle. Pour Sophie. Une collègue arrivée six mois plus tôt au cabinet d’architectes où je travaillais. Elle était différente, lumineuse, pleine d’idées folles et de rêves d’ailleurs. Avec elle, je me sentais vivant, jeune à nouveau. Nos discussions s’étiraient tard dans la nuit, nos rires résonnaient dans les couloirs du bureau. Petit à petit, j’ai glissé. Un verre après le travail, une main effleurée, puis un baiser volé dans l’ascenseur. J’étais persuadé que c’était ça, le vrai amour.
Je me revois annoncer à Claire que je partais. Elle n’a pas crié. Elle a juste murmuré : « Tu détruis tout pour une illusion. » Mais j’étais aveuglé par la passion. J’ai emménagé chez Sophie dans son petit appartement du centre-ville. Au début, tout semblait parfait : les dîners improvisés, les balades nocturnes sur les quais de la Loire, les projets de voyages à Rome ou à Lisbonne. Mais très vite, la réalité m’a rattrapé.
Sophie n’était pas Claire. Elle n’aimait pas le silence du dimanche matin ni les films en noir et blanc que j’adorais regarder avec les enfants. Elle voulait sortir, voir du monde, vivre à cent à l’heure. Je me sentais épuisé, perdu entre deux vies qui ne se ressemblaient pas. Les disputes ont commencé : « Tu penses encore à eux ? » me lançait-elle avec amertume. Je ne répondais pas.
Un soir, alors que je rentrais du travail, j’ai trouvé Sophie en train de faire ses valises. « Je ne peux plus vivre avec un homme qui regarde sans cesse en arrière », m’a-t-elle dit froidement. Elle est partie sans un mot de plus. Je me suis retrouvé seul dans cet appartement vide, entouré de souvenirs qui n’étaient pas les miens.
J’ai tenté de reprendre contact avec Claire. Je lui ai écrit une lettre, longue et maladroite : « Je me suis trompé. Pardonne-moi. » Elle ne m’a jamais répondu. J’ai croisé Lucie par hasard dans une librairie ; elle a détourné les yeux, comme si je n’existais plus. Thomas ne répond pas à mes messages.
Au travail, mes collègues m’évitent. Certains savent ce qui s’est passé ; d’autres préfèrent ne rien dire. Je sens leurs regards lourds de jugement ou de pitié. Ma mère m’a appelé un soir : « Tu as fait une bêtise, mon fils… Mais il faut avancer maintenant. » Comment avancer quand tout ce qui comptait a disparu ?
Les fêtes de Noël approchent et je sais que je ne serai pas invité. Je passe mes soirées seul devant la télévision, à ressasser chaque détail de mon erreur monumentale. Parfois, je relis les messages de Claire ou les dessins des enfants que j’avais gardés dans un tiroir. Je me demande comment j’ai pu croire qu’on pouvait effacer vingt ans d’une vie pour une passion soudaine.
Je croise parfois des voisins dans la rue ; ils me saluent poliment mais je sens leur gêne. À la boulangerie, la vendeuse me demande toujours des nouvelles de ma famille — je souris tristement et change de sujet.
Je vis désormais dans un petit studio impersonnel, loin de notre ancienne maison. Les murs sont blancs, sans photos ni souvenirs. Le matin, je me lève sans but précis ; le soir, je m’endors en espérant que le temps effacera la douleur.
Je sais que certains diront que j’ai eu ce que je méritais. Peut-être ont-ils raison. Mais personne ne peut comprendre ce vide immense qui m’habite désormais.
Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qu’on a brisé ? Est-ce qu’on mérite une seconde chance après avoir tout détruit ? Je n’en sais rien… Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?