Quand ma belle-mère a brisé notre amour : jusqu’où peut-on aller pour sauver sa famille ?
« Tu ne fais jamais rien comme il faut, Camille ! » La voix de Monique résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la poignée de la casserole, les mains moites, le regard fixé sur la fenêtre embuée. Dehors, la pluie tambourine sur les toits de notre pavillon à Tours, mais à l’intérieur, c’est un orage bien plus violent qui gronde.
Je m’appelle Camille, j’ai trente-quatre ans, et il y a cinq ans, j’ai épousé Paul. Je croyais que l’amour pouvait tout surmonter. Mais je n’avais pas prévu Monique, sa mère, veuve depuis peu, qui a emménagé chez nous « temporairement » après la mort de son mari. Temporairement… Voilà trois ans qu’elle occupe la chambre du fond et chaque jour, elle grignote un peu plus de notre intimité.
« Paul, tu ne dis rien ? » Je me tourne vers lui, espérant un soutien. Il baisse les yeux sur son assiette, mal à l’aise. « Laisse tomber, Camille… Maman est fatiguée. » Toujours la même rengaine. Toujours cette impression d’être seule contre deux.
Au début, j’ai fait des efforts. J’ai accepté ses remarques sur ma façon de cuisiner (« Chez nous, on ne met pas autant d’ail ! »), sur ma manière d’élever notre fils Lucas (« Il est trop gâté, tu vas en faire un capricieux ! »), même sur ma tenue (« Tu ne pourrais pas mettre quelque chose de plus… féminin ? »). J’ai encaissé, pour Paul, pour Lucas. Mais chaque pique me rongeait un peu plus.
Un soir d’hiver, alors que je rentrais tard du travail – je suis infirmière à l’hôpital Bretonneau – j’ai trouvé Monique assise dans le salon avec Lucas sur les genoux. Elle lui lisait une histoire, mais dès qu’elle m’a vue, elle a lancé : « Tu sais, Lucas m’a dit qu’il préférait quand c’est moi qui le couche. » J’ai senti une colère sourde monter en moi. J’ai voulu répondre, mais Paul est intervenu : « Maman aide beaucoup, tu pourrais être un peu reconnaissante. »
Reconnaissante ? Pour quoi ? Pour avoir perdu ma place de mère dans ma propre maison ? Pour devoir demander la permission d’utiliser ma propre cuisine ?
Les disputes se sont multipliées. Un matin, alors que je préparais le petit-déjeuner, Monique a jeté un regard dédaigneux sur mes tartines : « Paul aime la confiture maison, pas celle du supermarché. » J’ai explosé : « Si tu n’es pas contente, tu n’as qu’à t’en occuper toi-même ! » Paul est arrivé en courant : « Arrêtez toutes les deux ! » Mais il n’a jamais pris parti.
J’ai commencé à éviter la maison. Je faisais des heures supplémentaires à l’hôpital, je traînais au café avec mes collègues après le service. Un soir, mon amie Sophie m’a prise dans ses bras : « Tu ne peux pas continuer comme ça, Camille. Tu vas craquer. »
Mais comment partir ? Où irais-je avec Lucas ? Et Paul… Paul que j’aimais tant, mais qui semblait devenu un étranger.
Un dimanche de printemps, tout a basculé. Monique avait organisé un déjeuner avec toute la famille de Paul. Je m’étais donné du mal pour préparer un gratin dauphinois et une tarte aux pommes. À table, Monique a goûté mon gratin et a grimacé : « C’est sec… Tu devrais demander ma recette. » Toute la tablée a ri doucement. J’ai senti mes joues brûler de honte et de rage.
Après le repas, je me suis enfermée dans la salle de bains et j’ai éclaté en sanglots. Lucas est venu frapper à la porte : « Maman ? Pourquoi tu pleures ? » J’ai voulu lui dire que tout allait bien, mais les mots sont restés coincés dans ma gorge.
Le soir même, j’ai pris une décision. J’ai attendu que Paul soit seul dans notre chambre.
— Paul… Je n’en peux plus. Je ne suis plus heureuse ici.
— Camille… Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Maman n’a nulle part où aller.
— Et moi ? Tu as pensé à moi ? À Lucas ? On n’existe plus pour toi ?
Il est resté silencieux longtemps.
Les jours suivants ont été un enfer silencieux. Monique faisait comme si de rien n’était ; Paul s’enfermait dans son bureau ; Lucas me regardait avec des yeux tristes.
Un soir, j’ai trouvé Lucas blotti contre sa peluche préférée :
— Maman… Tu vas partir ?
Mon cœur s’est brisé.
J’ai appelé ma sœur, Élodie. Elle m’a proposé de venir chez elle quelques jours avec Lucas. J’ai hésité longtemps avant de faire mes valises. Quand j’ai annoncé à Paul que je partais quelques temps, il n’a rien dit. Juste baissé la tête.
Chez Élodie, j’ai retrouvé un peu de paix. Lucas riait à nouveau. Mais chaque soir, je me demandais si j’avais fait le bon choix. Avais-je abandonné trop vite ? Ou fallait-il se sauver soi-même avant tout ?
Paul m’a appelée plusieurs fois. Il voulait qu’on discute. Il disait que Monique était prête à chercher un appartement. Mais je sentais qu’il disait ça pour me récupérer plus que par réelle conviction.
Aujourd’hui encore, je ne sais pas si notre couple survivra à cette épreuve. Mais je sais une chose : personne ne devrait avoir à choisir entre sa famille et soi-même.
Et vous… Jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour sauver votre couple ou votre famille ? Peut-on vraiment aimer sans se perdre soi-même ?