J’ai grandi dans la pauvreté : le silence de ma mère, l’absence de mon père et la force de ma grand-mère
« Tu ne comprends donc rien, Camille ?! » La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine exiguë, saturée d’odeurs de soupe aux poireaux et de lessive bon marché. J’ai quinze ans, je viens de rentrer du lycée, et j’ai osé demander pourquoi je n’ai pas de père comme les autres. Ma grand-mère, assise à sa place habituelle près du radiateur, baisse les yeux sur son tricot. Elle ne dit rien, mais je sens qu’elle voudrait me défendre.
Ma mère, Hélène, a toujours eu cette dureté dans la voix quand il s’agissait d’argent ou de mon père. Elle travaille comme caissière au Franprix du coin, des horaires impossibles, des mains abîmées par le froid et les produits ménagers. Ma grand-mère, Lucienne, touche une petite retraite d’ouvrière textile. Ensemble, elles font des miracles pour que je ne manque de rien – ou presque. Mais il y a ce vide, ce secret qui pèse sur nos épaules comme un manteau trop lourd.
Ce soir-là, après notre dispute, j’entends ma mère pleurer dans la salle de bains. Je m’approche sans bruit. « Il sait que tu existes », souffle-t-elle à travers la porte. « Mais il a sa vie, ses enfants… » Je reste figée. Je comprends enfin que mon père n’est pas mort, ni parti à l’étranger comme on me l’a souvent laissé entendre. Il vit quelque part en Île-de-France, peut-être à quelques stations de métro d’ici, avec une autre femme, d’autres enfants qui portent son nom.
À l’école, je mens. Je dis que mon père travaille à l’étranger, que c’est pour ça qu’il n’est jamais là aux réunions parents-profs. Je regarde les autres filles qui se plaignent de leurs pères trop stricts ou trop absents à cause du travail ; moi, j’aurais voulu avoir ce problème-là. Le soir, je fais mes devoirs sur la table branlante du salon pendant que ma grand-mère regarde « Plus belle la vie » en tricotant des écharpes qu’elle vend au marché pour arrondir les fins de mois.
Il y a des jours où la honte me colle à la peau. Quand je dois refuser une sortie parce qu’on n’a pas les moyens. Quand je porte les vêtements récupérés chez Emmaüs ou donnés par la voisine du dessus. Ma mère fait tout pour cacher notre pauvreté : elle repasse nos vêtements avec soin, cuisine des plats simples mais savoureux, économise sur tout sauf sur mon éducation. « Tu feras mieux que nous », répète-t-elle en rangeant les pièces jaunes dans une vieille boîte à biscuits.
Mais parfois la colère prend le dessus. Un samedi matin, alors que je rangeais les courses avec ma mère, j’ai explosé :
— Pourquoi tu ne lui demandes rien ? Il pourrait nous aider !
Elle s’est figée, les mains tremblantes sur un paquet de pâtes.
— Je ne veux pas de sa pitié. Et puis… il a déjà assez à faire avec ses autres enfants.
Ma grand-mère a posé sa main sur mon épaule :
— Ta mère a ses raisons, Camille. Ce n’est pas si simple.
Mais pour moi, c’était simple : il m’avait abandonnée.
Les années ont passé. J’ai eu mon bac avec mention malgré tout. Ma mère a pleuré ce jour-là, fière et épuisée à la fois. J’ai commencé des études de lettres à Paris 8, en prenant le RER tous les matins depuis Saint-Denis. Je travaillais le soir dans une pizzeria pour payer mes livres et mes tickets de métro. Ma mère continuait ses horaires impossibles ; ma grand-mère vieillissait doucement, perdant un peu la tête mais jamais sa tendresse.
Un jour d’hiver, alors que je rentrais tard d’un cours du soir, j’ai trouvé ma mère assise dans le noir.
— Il t’a appelée… ton père.
J’ai cru que j’allais m’évanouir.
— Il veut te voir.
Je n’ai pas su quoi répondre. J’ai passé la nuit à tourner en rond dans ma chambre minuscule, entre la pile de livres et les cartons de vêtements trop petits.
Le rendez-vous a eu lieu dans un café près de la gare du Nord. Il s’appelait François – un nom banal pour un homme qui avait bouleversé ma vie sans jamais y être présent. Il était élégant, bien habillé, sentait l’après-rasage cher. Il m’a parlé de son travail dans l’immobilier, de ses enfants – mes demi-frères et sœurs – qui faisaient du piano et du tennis.
— Je suis désolé…
C’est tout ce qu’il a su dire.
Je l’ai regardé droit dans les yeux :
— Pourquoi ?
Il a baissé la tête.
— J’étais jeune… lâche… Je n’ai pas su assumer.
Je suis partie avant qu’il ait fini sa phrase. J’avais attendu ce moment toute ma vie et il n’a rien changé. Je suis rentrée chez moi en pleurant toutes les larmes que j’avais retenues depuis des années.
Ma mère m’a serrée fort contre elle ce soir-là. Ma grand-mère a préparé un chocolat chaud comme quand j’étais petite. Nous avons parlé longtemps – pour la première fois sans tabou – de ce père absent, de cette vie difficile mais pleine d’amour malgré tout.
Aujourd’hui encore, je me demande si on peut vraiment se construire sans connaître toute son histoire. Est-ce que le manque forge ou détruit ? Est-ce que le silence protège ou enferme ?
Et vous… pensez-vous qu’on peut pardonner l’absence d’un parent ?