Entre deux feux : Jusqu’où suis-je responsable de ma famille ?
« Tu ne comprends donc jamais rien, Élodie ! » La voix de ma mère résonne dans la cuisine, couvrant le bruit de l’eau qui coule sur les assiettes sales. Je serre la brosse à vaisselle si fort que mes jointures blanchissent. Ma sœur, Camille, assise à la table, tapote nerveusement son téléphone, les yeux rougis par les larmes.
Je me tourne vers elles, fatiguée, épuisée même. Dehors, la pluie martèle les vitres, rendant l’atmosphère encore plus lourde. « Maman, je fais ce que je peux… Mais j’ai aussi ma propre famille, tu sais. » Ma voix tremble malgré moi.
Ma mère soupire bruyamment. « Ta famille ? Tu veux dire ton mari qui ne comprend rien à nos problèmes ? Ou tes enfants qui ne voient leur grand-mère qu’une fois par mois ? »
Camille relève la tête, la voix cassée : « J’ai besoin de toi, Élodie. Je n’y arrive plus avec mes études, et maman ne m’aide pas… »
Je sens la colère monter. Depuis des années, je suis le pilier de cette famille éclatée. Depuis le divorce de mes parents, tout repose sur moi : les courses pour maman, les démarches administratives pour Camille, les coups de fil à la banque quand il manque de l’argent… Et pendant ce temps, Paul, mon mari, s’éloigne. Mes enfants me regardent avec des yeux tristes quand je rentre tard parce que j’ai dû passer chez maman après le travail.
Je me souviens d’un soir, il y a quelques semaines. Paul m’attendait dans le salon, les bras croisés. « Tu rentres encore tard. Les enfants t’ont attendue pour dîner. » J’ai voulu m’excuser, expliquer que Camille avait eu une crise d’angoisse et que maman avait failli tomber dans l’escalier. Mais il n’a rien voulu entendre. « On dirait que tu préfères ta famille à la nôtre. »
Ce soir-là, j’ai pleuré en silence dans la salle de bains. Je me suis demandé si j’étais une mauvaise mère ou une mauvaise fille. Ou peut-être les deux.
Dans la cuisine, ma mère continue : « Tu sais bien que sans toi, on ne s’en sortirait pas. Ton père est parti refaire sa vie à Lyon, il ne donne plus signe de vie… »
Je sens la culpabilité m’envahir. C’est toujours comme ça : un mot, un regard, et je me sens responsable de tout. Mais à quel prix ?
Camille se lève brusquement et vient se coller contre moi. « S’il te plaît, Élodie… J’ai besoin que tu viennes avec moi chez le médecin demain matin. Je n’arrive plus à dormir… »
Je ferme les yeux. Demain matin, c’est le spectacle de danse de ma fille, Chloé. Elle répète depuis des semaines et m’a suppliée d’être là. Comment choisir ?
Je sens la panique monter en moi. Je voudrais hurler : « Et moi ? Qui s’occupe de moi ? Qui m’écoute ? » Mais je ravale mes mots.
Ma mère me regarde avec insistance : « Tu es forte, Élodie. Tu as toujours su gérer tout ça… »
Mais je ne suis plus sûre d’être forte. Je suis fatiguée d’être celle qui tient tout le monde à bout de bras.
Le lendemain matin, je me réveille avec une boule au ventre. Paul dort encore ; il a tourné le dos dans la nuit. Je descends préparer le petit-déjeuner en silence. Chloé arrive en pyjama, les cheveux en bataille.
« Tu viens me voir danser aujourd’hui, hein maman ? »
Je m’accroupis devant elle et caresse sa joue douce. « Bien sûr, ma chérie… » Mais au fond de moi, je sais déjà que je vais devoir choisir.
À 9h30, mon téléphone vibre : Camille m’attend devant chez elle. Je regarde Paul qui lit le journal sans un mot.
« Tu vas encore chez ta sœur ? » demande-t-il sans lever les yeux.
Je hoche la tête, honteuse.
« Tu sais ce que tu fais », murmure-t-il simplement.
Dans la voiture, je pleure en silence. J’arrive chez Camille ; elle monte à côté de moi sans un mot. Nous roulons jusqu’au cabinet médical dans un silence pesant.
Dans la salle d’attente, elle me serre la main si fort que j’ai mal. Je voudrais lui dire que je ne peux plus continuer comme ça, mais je n’y arrive pas.
Quand je rentre enfin chez moi en début d’après-midi, Chloé est assise sur le canapé, le visage fermé.
« Tu as raté mon spectacle », dit-elle simplement avant de monter dans sa chambre.
Paul me regarde longuement : « Jusqu’à quand tu vas continuer comme ça ? À t’oublier pour les autres ? »
Je m’effondre sur une chaise et éclate en sanglots.
Le soir venu, alors que tout le monde dort enfin, je reste seule dans la cuisine sombre. Je regarde mon reflet dans la vitre et je me demande :
Est-ce qu’on peut vraiment sauver tout le monde sans se perdre soi-même ? Où s’arrête l’amour et où commence le sacrifice inutile ?
Et vous… jusqu’où iriez-vous pour votre famille ?