Oubliée par les miens : le cri d’une mère seule dans sa maison vide
— Tu ne viens pas dimanche, alors ?
Ma voix résonne dans le combiné, tremblante, presque étrangère à mes propres oreilles. De l’autre côté, le silence de Camille, ma fille aînée, s’étire comme un fil prêt à rompre. J’entends vaguement le bruit d’un métro parisien, puis sa voix lasse :
— Maman, tu sais bien… Avec les enfants, le boulot… Je ne peux pas tout faire.
Je raccroche sans répondre. La pluie frappe les carreaux du salon, et le tic-tac de l’horloge me rappelle que chaque minute passée ici est une minute de trop dans cette maison devenue trop grande pour moi seule. J’ai 68 ans, et depuis la mort de Jacques, il y a cinq ans, je vis entourée de souvenirs et d’objets qui n’intéressent plus personne.
J’ai élevé trois enfants : Camille, Thomas et Lucie. Je me suis oubliée pour eux. J’ai couru aux réunions parents-profs, préparé des gâteaux pour les anniversaires, consolé leurs peines d’amour. Aujourd’hui, ils m’appellent à peine. Les fêtes de famille sont devenues des obligations qu’ils expédient entre deux rendez-vous.
Hier encore, j’ai tenté d’appeler Thomas. Il a décroché en soupirant :
— Maman, je suis en réunion. Je te rappelle.
Il n’a jamais rappelé.
Je me suis surprise à parler toute seule dans la cuisine, à raconter à la cafetière ce que je n’ose plus dire à mes enfants : « Je me sens invisible. »
Le voisin, Monsieur Dupuis, m’a vue pleurer sur le pas de la porte. Il m’a dit :
— Vous devriez leur dire ce que vous ressentez. Les enfants ne se rendent pas compte.
Mais comment leur dire sans passer pour une mère possessive ou une vieille femme aigrie ?
Ce matin-là, j’ai pris une décision. J’ai sorti le dossier de la maison du tiroir du buffet. J’ai appelé une agence immobilière.
— Bonjour, ici Françoise Martin. Je voudrais mettre ma maison en vente.
La voix de l’agent était chaleureuse :
— Vous partez où ?
— Je ne sais pas encore… Peut-être un appartement en centre-ville. Quelque chose de plus petit… et moins vide.
Le soir même, j’ai envoyé un message groupé à mes enfants :
« Je vends la maison. Si vous voulez en parler, venez dimanche. Sinon, je ferai ce qu’il faut pour moi. »
Le dimanche est arrivé. Pour la première fois depuis des mois, ils sont tous venus. Camille est entrée la première, suivie de Thomas et Lucie. Ils se sont assis autour de la table en chêne massif que Jacques avait fabriquée de ses mains.
— Maman… Tu ne peux pas faire ça ! s’est exclamée Lucie.
— Pourquoi pas ? ai-je répondu calmement. Cette maison n’est plus un foyer. C’est un musée où je garde vos souvenirs pendant que vous vivez ailleurs.
Thomas a baissé les yeux. Camille a pris ma main.
— On ne voulait pas te blesser… On est juste débordés.
— Moi aussi, j’ai été débordée quand vous étiez petits. Mais je n’ai jamais oublié d’être là pour vous.
Un silence lourd est tombé sur la pièce. J’ai senti leurs regards gênés, leur malaise face à cette vérité qu’ils refusaient d’admettre.
— Tu veux qu’on vienne plus souvent ? a murmuré Thomas.
— Je veux juste exister pour vous autrement qu’à travers des souvenirs ou des obligations.
La pluie s’est arrêtée dehors. Un rayon de soleil a traversé la fenêtre et s’est posé sur la photo de famille accrochée au mur : nous cinq, souriants, insouciants, avant que la vie ne nous sépare.
Camille a proposé :
— Et si on organisait un déjeuner ici une fois par mois ? On pourrait même t’aider à réaménager la maison pour que tu te sentes mieux.
J’ai accepté sans trop y croire. Mais ce jour-là, j’ai vu dans leurs yeux une lueur d’inquiétude sincère. Peut-être avaient-ils compris que l’amour d’une mère n’est pas éternellement acquis.
Depuis ce dimanche-là, ils viennent plus souvent. Pas toujours ensemble, parfois avec les petits-enfants qui courent dans le jardin comme autrefois. Mais il y a des jours où la solitude revient, où je me demande si tout cela n’est qu’un sursaut passager avant l’oubli définitif.
Parfois je me demande : combien de parents vivent ainsi dans l’ombre de leurs enfants adultes ? Est-ce égoïste de réclamer une place dans leur vie ? Ou bien est-ce simplement humain d’avoir besoin d’être aimée jusqu’au bout ?