Un jour, mon mari est tombé dans notre jardin : ma vie s’est effondrée, mais je ne peux pas l’abandonner

— Claire, tu peux venir m’aider ?

La voix d’Antoine résonne dans la maison, brisée, fragile. Je serre la poignée de la porte de la cuisine si fort que mes jointures blanchissent. Je respire un grand coup, essuie mes larmes d’un revers de manche et je me force à sourire avant de franchir le seuil du salon. Il est là, assis dans son fauteuil roulant, les yeux perdus dans le vide, la mâchoire crispée de frustration.

Il y a six mois, tout a basculé. C’était un samedi matin comme les autres. Antoine bricolait dans le jardin, il voulait réparer la vieille balançoire pour nos petits-enfants. J’ai entendu un cri, un bruit sourd. Quand je suis sortie, il était allongé sur le gravier, incapable de bouger les jambes. Les pompiers sont arrivés en dix minutes, mais le mal était fait : fracture de la colonne vertébrale, paraplégie.

Depuis ce jour, je ne dors plus. Je revis sans cesse cette scène. Je me demande si j’aurais pu faire quelque chose pour éviter ça. Peut-être que si j’avais insisté pour qu’il attende notre fils Paul pour l’aider… Peut-être que si j’avais été dehors avec lui…

Les premiers jours à l’hôpital ont été un cauchemar. Antoine refusait de me regarder. Il murmurait à peine. Les médecins parlaient de rééducation, de fauteuils adaptés, de démarches administratives. Moi, je n’entendais que le silence d’Antoine et le bruit de mon cœur qui se brisait.

À son retour à la maison, tout a changé. Notre maison n’était plus la même : les portes élargies, la salle de bain transformée, les rampes partout. Mais surtout, moi, je n’étais plus la même. Je suis devenue son infirmière, sa cuisinière, sa secrétaire. Je gère les rendez-vous médicaux, les papiers de la MDPH, les aides-soignantes qui passent deux heures par jour et repartent en me laissant seule avec lui.

Nos enfants viennent moins souvent. Paul travaille à Lyon et ne peut pas se libérer souvent. Camille a trois enfants en bas âge et habite à Bordeaux. Ils m’appellent, ils demandent des nouvelles, mais je sens leur gêne, leur impuissance.

Un soir, alors que j’essayais d’aider Antoine à se coucher, il a éclaté :
— Tu n’es pas obligée de rester avec moi par pitié !
J’ai senti la colère monter :
— Ce n’est pas de la pitié ! C’est de l’amour !
Il a détourné les yeux :
— Ce n’est plus une vie… Ni pour toi ni pour moi.

Depuis cette nuit-là, un mur s’est dressé entre nous. Il ne veut plus parler de l’avenir. Il refuse les visites des amis. Il s’enferme dans le silence et moi dans mes tâches quotidiennes.

Je me surprends parfois à rêver d’avant : nos balades sur la plage de La Baule, nos soirées à refaire le monde autour d’un verre de vin rouge… Maintenant, je mange seule dans la cuisine pendant qu’il regarde la télévision.

Parfois, je craque. Je m’enferme dans la salle de bain et j’étouffe mes sanglots dans une serviette. J’ai honte de penser que je voudrais fuir. J’ai honte d’envier mes amies qui partent en voyage ou qui profitent de leur retraite.

Mais chaque matin, je me lève et je recommence. Parce qu’Antoine a besoin de moi. Parce que je l’aime encore, même s’il n’est plus tout à fait l’homme que j’ai épousé.

Un jour, ma sœur Hélène m’a dit :
— Tu devrais demander de l’aide, Claire. Tu ne peux pas tout porter toute seule.
Mais à qui demander ? Les aides sont insuffisantes, les démarches interminables. Et puis… qui pourrait comprendre ce poids ? Cette culpabilité qui me ronge ?

Hier soir, alors que j’aidais Antoine à changer de position dans son lit, il m’a murmuré :
— Je suis désolé de t’avoir volé ta vie.
J’ai senti mes yeux se remplir de larmes.
— Tu ne m’as rien volé… On affronte ça ensemble.
Il a souri faiblement et j’ai compris qu’il avait besoin d’entendre ces mots autant que moi.

Mais parfois je me demande : combien de temps tiendrai-je ? Est-ce que l’amour suffit pour supporter tout ça ? Est-ce égoïste d’espérer retrouver un peu de liberté ?

Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ? Jusqu’où iriez-vous par amour ?