Quand ma mère a choisi de disparaître : l’histoire d’un abandon inattendu à 62 ans
« Tu n’as plus besoin de moi, Claire. Je dois penser à moi, maintenant. »
La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, froide, presque étrangère. C’était un matin de février, le genre de matin où Paris se réveille sous une pluie fine, et où tout semble gris, même l’intérieur de soi. Je n’ai pas compris tout de suite. Elle venait de m’annoncer qu’elle allait se remarier avec Gérard, un entrepreneur du 16e arrondissement, rencontré à un vernissage. Mais ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’elle allait aussi disparaître de nos vies.
Je me souviens de la dernière fois où elle a vu mes enfants. Paul, mon fils aîné, lui avait tendu un dessin maladroit : « Pour Mamie ». Elle l’a pris, l’a regardé à peine, puis l’a glissé dans son sac à main Hermès sans un mot. J’ai senti alors que quelque chose s’était brisé. Depuis la mort de mon père, elle était devenue distante, mais jamais je n’aurais imaginé qu’elle puisse tourner la page aussi brutalement.
Le soir même, j’ai appelé ma sœur, Sophie. « Tu crois qu’elle va vraiment partir ? »
— « Elle fait ce qu’elle veut, Claire. On n’a jamais compté pour elle comme elle compte pour nous. »
Cette phrase m’a transpercée. J’ai repensé à notre enfance à Lyon, aux dimanches passés à cuisiner ensemble, à ses bras qui me serraient fort quand j’avais peur du noir. Où était passée cette mère-là ?
Le mariage a eu lieu en petit comité, sans nous. J’ai reçu une invitation par la poste, impersonnelle, presque administrative : « Madame Claire Dupuis et famille sont cordialement invités au mariage de Madame Françoise Martin et Monsieur Gérard Lefèvre ». J’ai déchiré l’enveloppe en mille morceaux.
Les semaines ont passé. Plus un appel, plus un message. J’ai tenté d’aller chez elle ; la concierge m’a dit qu’elle avait vendu l’appartement et laissé une adresse inconnue. Paul demandait souvent : « Pourquoi Mamie ne vient plus ? » Je n’avais pas de réponse.
Un soir, alors que je rentrais du travail épuisée, j’ai trouvé une lettre dans ma boîte aux lettres. L’écriture était reconnaissable entre mille : fine, élégante, presque affectée.
« Ma chère Claire,
Je sais que tu ne comprendras pas mon choix. Mais il est temps pour moi de vivre pour moi-même. J’ai trop longtemps porté le poids des autres sur mes épaules. Gérard m’offre une vie nouvelle, loin des souvenirs douloureux et des attentes impossibles à combler. Prends soin de toi et des enfants.
Maman »
J’ai relu ces mots des dizaines de fois. Comment pouvait-elle parler d’attentes impossibles ? Avais-je été trop exigeante ? Avais-je manqué d’attention ?
Les mois ont passé. Les anniversaires se sont succédé sans elle. À Noël, j’ai dressé la table comme avant, en laissant sa place vide. Sophie est venue avec ses enfants ; nous avons pleuré en silence devant la bûche glacée.
Un jour, j’ai croisé Gérard par hasard dans une galerie d’art du Marais. Il était seul. Je me suis approchée :
— « Où est ma mère ? »
Il a hésité, puis a soupiré :
— « Elle voyage beaucoup… Elle dit que c’est mieux ainsi. »
J’ai senti la colère monter en moi :
— « Vous lui avez volé sa famille ! »
Il m’a regardée tristement :
— « Non… C’est elle qui a choisi de partir. »
Cette phrase m’a hantée pendant des semaines. Était-ce vraiment son choix ? Ou bien avait-elle fui quelque chose qu’aucun de nous ne pouvait comprendre ?
J’ai commencé à consulter une psychologue. Elle m’a dit : « Parfois, les parents ne sont pas ceux qu’on croit. Ils ont leurs failles, leurs désirs inavoués… »
J’ai essayé d’expliquer à mes enfants que l’amour ne disparaît pas toujours parce qu’on l’a décidé. Mais comment leur faire comprendre l’incompréhensible ?
Un soir d’été, alors que je rangeais le grenier familial, je suis tombée sur une vieille boîte à chaussures remplie de lettres que ma mère avait écrites à mon père pendant leur jeunesse. Elles étaient pleines de passion, d’espoir et de rêves d’évasion. J’ai compris alors qu’elle avait toujours cherché autre chose… Peut-être la liberté ? Peut-être simplement elle-même ?
Aujourd’hui encore, je vis avec ce vide immense. Parfois je rêve qu’elle revient frapper à ma porte, qu’elle serre mes enfants dans ses bras et qu’elle me dit qu’elle regrette tout ça. Mais au réveil, il ne reste que le silence.
Est-ce que l’on peut vraiment pardonner à ceux qui choisissent de partir ? Est-ce que le bonheur personnel justifie d’abandonner ceux qui nous aiment ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?