Mon frère a trahi notre mère malade pour de l’argent : comment continuer à vivre avec cette blessure ?
« Tu ne comprends pas, Claire, je ne peux pas rester ici. Je ne veux pas de cette vie ! »
La voix de Julien résonne encore dans ma tête, sèche, presque étrangère. C’était il y a six mois, dans le salon de notre appartement d’enfance à Nantes. Maman venait de sortir de l’hôpital après son AVC. Elle ne pouvait plus marcher seule, ses mots se perdaient parfois dans le brouillard. J’étais rentrée précipitamment de Lyon, laissant mon travail, mes amis, ma vie derrière moi. Je croyais que Julien, mon frère adoré, serait là, lui aussi. Mais il n’a pas hésité une seconde à tourner le dos.
« Tu veux que je fasse quoi ? Que je reste ici à la torcher ? »
Ses mots m’ont giflée. J’ai senti la colère monter, mais aussi une tristesse immense. Julien avait toujours été le préféré de maman. Petit, il ramenait des mauvaises notes et elle trouvait ça mignon. Moi, il fallait que je sois parfaite. Mais aujourd’hui, c’est moi qui étais là, à changer les draps souillés, à préparer les médicaments, à rassurer maman quand elle pleurait la nuit.
Le pire, c’est ce que j’ai découvert ensuite. Un soir, alors que je fouillais dans les papiers pour trouver une ordonnance, je suis tombée sur un mail imprimé. Julien avait contacté une agence immobilière. Il voulait vendre l’appartement de maman. Sans rien me dire. Sans même lui demander son avis. J’ai senti mes jambes flancher.
Le lendemain matin, je l’ai appelé.
— Tu comptes faire quoi avec l’appartement ?
— Ce n’est pas tes affaires, Claire. On a besoin d’argent et maman ne s’en servira plus longtemps.
— Tu es fou ! Elle est vivante !
— Elle n’est plus vraiment là…
Je me suis effondrée en larmes après avoir raccroché. Comment pouvait-il être aussi froid ? J’ai repensé à notre enfance : les Noëls où on décorait le sapin ensemble, les vacances à La Baule, les disputes pour la dernière part de gâteau… Tout ça semblait si loin.
Les semaines ont passé. Maman allait un peu mieux grâce à la rééducation et à mon soutien. Mais Julien ne donnait plus signe de vie. Il a même bloqué mon numéro. Les voisins me demandaient où il était passé ; je haussais les épaules en souriant tristement.
Un jour, alors que je promenais maman en fauteuil roulant dans le parc près de chez nous, elle m’a serré la main très fort.
— Il est où… Ju… lien ?
J’ai menti :
— Il travaille beaucoup en ce moment, maman.
Ses yeux se sont embués de larmes. Elle savait que je mentais.
La solitude est devenue mon quotidien. Les aides-soignantes passaient quelques heures par semaine, mais le reste du temps, c’était moi et elle. Parfois, la nuit, j’entendais maman murmurer le prénom de Julien dans son sommeil. Je lui en voulais tellement… mais j’aurais tout donné pour qu’il revienne frapper à la porte.
Un matin d’avril, j’ai reçu une lettre recommandée : Julien demandait officiellement la mise sous tutelle de maman pour pouvoir gérer ses biens. J’ai cru devenir folle. J’ai pris le train pour Paris où il vivait désormais et je l’ai attendu devant son immeuble.
Quand il m’a vue, il a voulu passer son chemin.
— Tu n’as pas honte ? Tu veux vraiment vendre l’appartement pendant qu’elle est encore en vie ?
Il a haussé les épaules.
— Je ne peux pas tout sacrifier pour elle comme toi ! J’ai une vie !
— Et moi alors ? Tu crois que c’est facile ?
Il m’a regardée avec une dureté que je ne lui connaissais pas.
— Tu as toujours voulu être la fille parfaite… Voilà ta chance.
Je suis rentrée à Nantes anéantie. J’ai passé la nuit à pleurer sur le canapé du salon, entourée des photos de famille jaunies par le temps.
Depuis ce jour-là, Julien n’existe plus pour moi. J’ai refusé la tutelle et j’ai tout fait pour protéger maman et son appartement. Mais chaque fois que je croise une famille unie dans la rue ou que j’entends un frère et une sœur rire ensemble au marché, mon cœur se serre.
Aujourd’hui encore, alors que maman s’endort doucement devant la télévision, je me demande : comment peut-on tourner le dos à sa propre mère ? Est-ce moi qui suis trop naïve ou est-ce lui qui a tout perdu ?
Et vous… jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour votre famille ?