« Mes filles veulent diviser notre maison en deux : le rêve d’une vie menacé »

— Maman, il faut qu’on parle.

La voix de Camille résonne dans la cuisine, tranchante, presque solennelle. Je pose la tasse de thé qui tremble entre mes mains. Ma fille aînée n’est pas venue seule : à ses côtés, Élodie et Sophie, mes deux autres filles, échangent des regards complices. Mon cœur se serre. Je sens que ce qui va suivre ne sera pas anodin.

— On a réfléchi… commence Élodie, hésitante. Avec la hausse des loyers à Lyon et la crise du logement, c’est devenu impossible pour nous d’avoir un vrai chez-nous. Tu sais que Paul et moi, on vit à l’étroit avec les petits…

— Et nous aussi, ajoute Sophie. On ne peut pas continuer comme ça.

Camille prend la parole, plus ferme :

— On voudrait diviser la maison en deux. Chacune pourrait avoir son espace avec sa famille. Toi et papa, vous garderiez le rez-de-chaussée. Nous, on aménagerait l’étage et l’annexe.

Un silence glacial s’installe. Je regarde mon mari, Jean-Pierre, qui détourne les yeux vers la fenêtre. Je sens sa colère sourde, son impuissance. Nous avons bâti cette maison pierre après pierre, sacrifiant nos vacances, nos loisirs, nos rêves de jeunesse pour offrir à nos enfants un foyer stable. Et voilà qu’aujourd’hui, elles veulent tout redécouper, comme si notre vie n’était qu’un plan d’architecte à modifier.

Je me lève brusquement :

— Vous réalisez ce que vous demandez ? Ce n’est pas juste une maison, c’est notre vie !

Camille soupire :

— Mais maman, tu as toujours dit que la famille passait avant tout…

Je sens les larmes monter. Oui, j’ai tout donné pour elles. Trois filles à élever alors que Jean-Pierre travaillait de nuit à l’usine Peugeot de Vénissieux. Moi, je faisais des ménages chez les voisins pour arrondir les fins de mois. On a économisé sou après sou pour acheter ce terrain à la sortie de Villeurbanne et construire cette maison qui devait être notre havre de paix à la retraite.

Je me souviens des hivers sans chauffage central, des repas frugaux, des disputes pour savoir si on pouvait se permettre une sortie au cinéma. Mais on tenait bon parce qu’on avait ce rêve : un jour, quand les filles seraient grandes et parties, on pourrait enfin souffler, voyager un peu en camping-car, recevoir nos amis sans compter.

Mais aujourd’hui, ce rêve vacille.

Jean-Pierre prend enfin la parole :

— On ne veut pas vivre dans une colocation forcée à 70 ans ! On a travaillé toute notre vie pour avoir un peu de tranquillité…

Sophie hausse les épaules :

— Mais tu ne comprends pas qu’on est tous dans la galère ? Les loyers sont fous ! Et puis, tu ne veux pas finir seul dans une grande maison vide ?

Je sens la colère monter en moi :

— Ce n’est pas une question d’être seul ! C’est une question de respect ! Vous ne pensez qu’à votre confort…

Élodie éclate en sanglots :

— Mais maman, tu ne vois pas qu’on a besoin de toi ? J’ai peur de ne pas m’en sortir avec les enfants…

Je m’adoucis un instant. Je me souviens de mes propres angoisses quand elles étaient petites. Mais je me rappelle aussi que j’ai tenu bon sans jamais demander à mes parents de sacrifier leur vie pour moi.

Les jours passent et la tension s’installe dans la maison. Les repas sont silencieux. Jean-Pierre s’enferme dans le jardin pour bricoler ; moi, je tourne en rond dans le salon, incapable de lire ou de regarder la télévision sans penser à cette menace qui plane.

Un soir, alors que je range la vaisselle, Camille revient à la charge :

— Tu sais maman, beaucoup de familles font ça maintenant. C’est moderne ! On partage les charges, on s’entraide…

Je lui réponds d’une voix lasse :

— Moderne ou pas, ce n’est pas ce qu’on voulait pour notre retraite.

Elle soupire :

— Tu es égoïste.

Le mot claque comme une gifle. Moi, égoïste ? Après tout ce que j’ai fait ?

Je passe la nuit à pleurer en silence. Jean-Pierre me serre contre lui :

— On ne peut pas céder. Sinon ils prendront tout.

Mais je doute. Suis-je une mauvaise mère si je refuse ? Est-ce trahir mes propres besoins ?

Les semaines passent et la pression monte. Les filles menacent de couper les ponts si nous n’acceptons pas. Les petits-enfants ne viennent plus nous voir. Je me sens prise au piège entre mon amour maternel et mon droit au bonheur.

Un dimanche matin, je décide d’aller voir le curé du village, l’abbé François. Il m’écoute longuement puis me dit :

— Liliane, aimer ses enfants ne veut pas dire s’oublier soi-même. Vous avez le droit d’exister.

Ses mots résonnent en moi comme une délivrance.

Le soir même, je réunis toute la famille autour de la table.

— Nous avons décidé avec papa : la maison restera telle qu’elle est. Vous êtes toujours les bienvenues ici mais nous avons besoin de notre espace et de notre paix.

Camille explose :

— Vous êtes ingrats ! Après tout ce qu’on a fait pour vous !

Je lui prends la main :

— Un jour tu comprendras… Quand tes enfants voudront te prendre ce que tu as construit toute ta vie.

Elles partent furieuses. Le silence retombe sur la maison mais je me sens enfin en paix.

Aujourd’hui encore je me demande : jusqu’où doit-on aller par amour pour ses enfants ? Est-ce égoïste de vouloir enfin penser à soi après tant d’années de sacrifices ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?