Adieu sur les rives de la Loire : Les derniers mots de mon frère
« Tu me promets que tu m’appelles dès que tu arrives ? » Ma voix tremblait, plus inquiète que je ne voulais l’admettre. Benoît, mon petit frère, a souri comme il savait si bien le faire, ce sourire qui désarmait même notre père. « T’inquiète pas, Lucie. Je te le promets. » Il a levé la main en signe d’adieu, ses cheveux blonds collés à son front par la chaleur de juillet. La Loire brillait derrière lui, paisible, indifférente à nos angoisses humaines.
Ce jour-là, tout semblait normal. Les cigales chantaient, les enfants du village couraient pieds nus sur les chemins poussiéreux. Mais moi, j’avais ce pressentiment, ce nœud dans le ventre qui ne me quittait plus depuis que Benoît avait commencé à traîner avec cette bande du quartier du Bas-Port. Je savais qu’il cherchait à s’évader, à fuir l’étouffement de notre maison où maman pleurait trop souvent et où papa criait pour masquer sa peur de l’avenir.
Je suis rentrée seule, la gorge serrée. Maman préparait des tomates farcies dans la cuisine, le visage fermé. « Il est où ton frère ? » a-t-elle demandé sans lever les yeux. « Il arrive… Il m’a promis qu’il m’appellerait. » J’ai menti. Je savais déjà que quelque chose clochait.
La soirée est tombée, lourde et moite. Le téléphone est resté muet. J’ai fixé l’écran, espérant voir s’afficher « Benoît ». Rien. À vingt-trois heures, papa est sorti sur le pas de la porte, la mâchoire crispée. « Il va rentrer, t’inquiète pas », a-t-il marmonné à maman qui sanglotait déjà.
C’est vers minuit qu’on a entendu les sirènes. Dans notre village de Montsoreau, les pompiers ne passent jamais sans raison. J’ai couru dehors, pieds nus sur le gravier brûlant encore de la journée. Sur la berge, une foule s’était formée. J’ai reconnu la casquette de l’adjoint au maire, le vélo de la vieille Madame Lefèvre… et puis ce silence étrange, pesant.
Un pompier s’est approché de moi. « Tu es Lucie ? » J’ai hoché la tête. Il a posé une main sur mon épaule. « On a retrouvé ton frère dans la Loire… Je suis désolé. » Le monde s’est effondré sous mes pieds. J’ai hurlé, j’ai frappé le sol de mes poings jusqu’à ce que mes mains saignent.
Les jours suivants ont défilé comme dans un brouillard épais. Le village entier est venu nous voir. Les voisins ont apporté des tartes, des bouquets de fleurs sauvages, des mots maladroits : « Il était tellement gentil… », « On ne comprend pas… ». Moi non plus je ne comprenais pas.
Maman ne quittait plus sa chambre. Papa s’est enfermé dans le garage avec ses outils et ses bouteilles. Moi, j’errais sur les rives de la Loire, là où Benoît et moi avions passé tant d’étés à pêcher des ablettes ou à rêver d’ailleurs.
Un soir, j’ai croisé Thomas, un des garçons du Bas-Port. Il avait les yeux rouges et évitait mon regard. « Lucie… Je suis désolé… On n’aurait jamais dû aller nager là-bas… C’est moi qui ai parié qu’on pouvait traverser jusqu’à l’île… Benoît voulait pas au début… Il voulait rentrer… C’est moi qui ai insisté… »
J’ai senti la colère monter en moi comme une vague noire. « Pourquoi tu ne l’as pas retenu ? Pourquoi tu ne m’as pas appelée ?! » Il a baissé la tête, incapable de répondre.
Les semaines ont passé. Le village a repris son rythme lent, mais rien n’était plus pareil. À chaque fête au bord de l’eau, il manquait un rire, une présence lumineuse. Les parents surveillaient leurs enfants d’un œil inquiet.
Un jour d’automne, j’ai trouvé dans la chambre de Benoît un carnet où il écrivait ses rêves : « Partir à Paris… Voir la mer… Que Lucie soit heureuse… » J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps.
Aujourd’hui encore, chaque fois que je longe la Loire au coucher du soleil, j’entends sa voix : « T’inquiète pas, Lucie… Je te le promets… »
Est-ce qu’on peut vraiment se remettre d’une telle perte ? Comment continuer à vivre quand une partie de soi est restée sur la berge ce soir-là ?