Je n’ai jamais été assez bien pour Antoine : Vérité sur l’amour et les différences sociales

« Tu n’es pas d’ici, n’est-ce pas ? » La voix glaciale de Madame Lefèvre résonne encore dans ma tête. Ce soir-là, assise à la table en chêne massif, j’ai senti mon cœur se serrer. Antoine, mon Antoine, me serrait la main sous la nappe, mais son regard fuyait celui de sa mère. J’aurais voulu disparaître.

Je m’appelle Camille Girard. J’ai grandi à Montreuil, dans un deux-pièces où les murs portaient les traces de nos rires et de nos disputes. Mon père était facteur, ma mère auxiliaire de vie. On ne roulait pas sur l’or, mais on s’aimait fort. Quand j’ai rencontré Antoine à la fac de droit à Paris, j’ai cru que le monde s’ouvrait à moi. Il était tout ce que je n’étais pas : élégant, sûr de lui, fils d’avocats renommés du 16ème arrondissement. Mais il m’a regardée comme personne ne l’avait jamais fait.

Le soir où il m’a invitée à dîner chez ses parents, j’ai passé des heures à choisir ma robe. Je voulais être parfaite. Mais dès que j’ai franchi le seuil de leur appartement haussmannien, j’ai compris que je n’étais qu’une étrangère dans leur univers. Les regards échangés, les sourires forcés… et cette question de Madame Lefèvre qui m’a glacée : « Et vos parents, ils font quoi déjà ? »

Antoine a tenté de dévier la conversation : « Camille a eu une mention très bien au bac, maman. » Mais elle n’a pas souri. Elle a juste haussé un sourcil, comme si mon mérite scolaire ne pouvait compenser mon origine modeste.

Les semaines ont passé. Antoine m’aimait, j’en étais sûre. Mais chaque fois qu’on croisait sa famille – lors des anniversaires, des dîners mondains – je sentais le poids de leur jugement. Son père m’appelait « la petite », comme si j’étais une gamine sortie de nulle part. Sa sœur, Juliette, me lançait des piques sur mes vêtements ou mon accent banlieusard.

Un soir d’hiver, après un dîner particulièrement tendu, j’ai craqué dans la rue :
— Pourquoi ils me détestent autant ?
Antoine a soupiré :
— Ce n’est pas toi… C’est juste… Ils ne comprennent pas.
— Ils ne veulent pas comprendre !
Il m’a prise dans ses bras mais j’ai senti qu’il était fatigué lui aussi.

J’ai essayé de m’intégrer. J’ai lu Le Monde au petit-déjeuner, appris à reconnaître les vins lors des repas, même tenté de cacher mes origines quand on me posait des questions gênantes. Mais rien n’y faisait. Je restais « l’intruse ».

Un jour, alors qu’on parlait d’emménager ensemble, Antoine a hésité :
— Tu sais… mes parents aimeraient qu’on attende un peu.
— Attendre quoi ? Qu’ils trouvent une fille qui leur plaît plus ?
Il n’a rien répondu.

J’ai commencé à douter. Est-ce que notre amour suffisait vraiment ? Ou étais-je condamnée à toujours me battre contre des murs invisibles ?

La fracture s’est creusée le jour où ma mère est tombée malade. J’ai dû rentrer plus souvent à Montreuil pour l’aider. Antoine venait parfois, mais il semblait mal à l’aise dans notre petit appartement encombré de souvenirs et d’odeurs de cuisine populaire.

Un soir, alors que je rentrais tard du travail, je l’ai trouvé assis sur le canapé, le visage fermé.
— Camille… Je crois qu’on devrait faire une pause.
J’ai senti le sol se dérober sous mes pieds.
— À cause de tes parents ?
Il a baissé les yeux.
— Je ne sais plus… Je t’aime mais c’est trop compliqué.

Je suis partie en claquant la porte. J’ai pleuré toute la nuit. Le lendemain matin, ma mère m’a serrée contre elle sans rien dire. Elle savait.

Les mois ont passé. J’ai repris mes études, trouvé un travail dans une association d’aide aux jeunes défavorisés. Parfois je croise Antoine dans le métro ou dans un café du centre-ville. Il me sourit tristement. Il est fiancé à une fille « comme il faut » maintenant.

Mais moi ? Je me reconstruis lentement. J’apprends à être fière de qui je suis et d’où je viens. Pourtant, certaines nuits, la question me hante :

Est-ce que l’amour peut vraiment tout vaincre dans une société où les différences sociales sont encore si lourdes ? Ou sommes-nous condamnés à rester enfermés dans les cases où on nous a placés dès la naissance ?

Et vous… avez-vous déjà ressenti ce fossé invisible qui sépare deux mondes ?