« Marie, tu dormiras désormais dans la cuisine » – Le cri silencieux d’une mère oubliée chez elle
« Marie, tu dormiras désormais dans la cuisine. »
La voix de mon fils résonne encore dans ma tête comme un coup de tonnerre. Je serre la poignée de ma vieille valise, debout au seuil de la porte de ce qui fut autrefois ma chambre. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va éclater. Je regarde Thomas, mon fils, celui que j’ai élevé seule après la mort de son père, et je ne reconnais plus l’enfant que j’ai bercé tant de nuits. À côté de lui, Camille, sa femme, détourne les yeux, gênée.
« Maman, tu comprends… On a besoin de la chambre pour le bébé. Tu sais bien que Camille est enceinte. »
Je voudrais crier, pleurer, supplier. Mais je reste droite, digne. Je me contente d’un hochement de tête. Je me répète intérieurement que c’est normal, qu’il faut faire de la place pour la nouvelle génération. Mais au fond de moi, une douleur sourde grandit : comment ai-je pu devenir une étrangère dans ma propre maison ?
Je m’installe dans la cuisine. Le carrelage est froid sous mes pieds nus. J’essaie d’aménager un coin avec le vieux canapé-lit qui grince à chaque mouvement. La nuit tombe sur Paris, et j’entends les rires étouffés venant du salon. Je ferme les yeux et me souviens des Noëls passés, des anniversaires où je préparais des gâteaux pendant des heures, du sourire de Thomas quand il ouvrait ses cadeaux. Où est passé ce temps ?
Le lendemain matin, Camille entre dans la cuisine alors que je prépare le café.
— Marie… Tu pourrais éviter de faire du bruit si tôt ? J’ai mal dormi cette nuit.
Je baisse les yeux sur mes mains tremblantes. Je voudrais lui dire que c’est moi qui ai veillé sur son mari toutes ces années, que c’est moi qui ai tenu cette maison à bout de bras. Mais je ravale mes mots et sers le café en silence.
Les jours passent. Je deviens invisible. On ne me consulte plus pour rien : ni pour les repas, ni pour les courses. Parfois, j’entends Camille murmurer à Thomas : « Il faudrait qu’elle pense à partir… Elle n’est plus toute jeune… » Mon cœur se serre à chaque fois.
Un soir, alors que je fais la vaisselle, Thomas s’approche.
— Maman… Tu pourrais peut-être aller chez tante Hélène quelques semaines ? Juste le temps qu’on s’organise avec le bébé.
Je sens mes jambes flancher. Tante Hélène a quatre-vingt ans et vit dans un studio minuscule à Montreuil. Je n’ose pas imaginer m’imposer chez elle.
— Je préfère rester ici… C’est chez moi aussi, non ?
Thomas soupire.
— Tu sais bien que ce n’est plus pareil.
Je me retiens de pleurer. Je repense à toutes ces années où j’ai travaillé comme aide-soignante à l’hôpital Saint-Antoine pour offrir une vie décente à mon fils. Aux nuits blanches passées à veiller sur lui quand il avait la grippe ou faisait des cauchemars. À tous ces sacrifices qui semblent aujourd’hui n’avoir servi à rien.
Un dimanche matin, alors que je prépare le déjeuner, Camille entre précipitamment.
— Marie ! Tu as encore mis du beurre dans la purée ? Tu sais bien que je fais attention à ma ligne !
Je m’excuse timidement. Elle lève les yeux au ciel et quitte la pièce en claquant la porte. Je reste seule face à la fenêtre embuée, le regard perdu sur les toits gris de la ville.
Le soir venu, je m’assois sur le canapé-lit et sors une vieille photo de Thomas enfant. Il sourit, les bras tendus vers moi. Les larmes coulent sans bruit sur mes joues ridées.
Quelques jours plus tard, alors que je rentre des courses – car on me laisse encore faire les commissions –, j’entends Thomas et Camille discuter dans le salon.
— Elle ne peut pas rester ici indéfiniment…
— Mais c’est sa maison aussi !
— Non Camille, c’est NOTRE maison maintenant.
Je m’arrête net dans le couloir. Mon cœur se brise un peu plus à chaque mot prononcé.
Le lendemain matin, j’annonce timidement :
— J’ai appelé tante Hélène… Je vais aller chez elle quelques jours.
Thomas ne répond pas tout de suite. Il semble soulagé.
— Merci maman… C’est mieux comme ça.
Je rassemble mes affaires en silence. Avant de partir, je caresse une dernière fois le cadre accroché dans l’entrée : une photo de famille prise il y a vingt ans. Nous étions heureux alors.
Dans le métro qui m’emmène vers Montreuil, je regarde les gens autour de moi. Personne ne me voit vraiment. Je pense à toutes ces mères qui vieillissent dans l’ombre, oubliées par ceux qu’elles ont tant aimés.
Chez tante Hélène, l’accueil est chaleureux mais l’espace manque cruellement. Nous partageons un lit étroit et rions parfois en nous rappelant notre jeunesse. Mais la nuit venue, l’angoisse me rattrape : où irai-je après ? Vais-je finir mes jours ballotée d’un canapé à l’autre ?
Un soir, Hélène me prend la main :
— Tu sais Marie… On ne mérite pas ça. On a tout donné pour eux.
Je hoche la tête en silence. Les mots me manquent.
Aujourd’hui encore, je repense à cette phrase : « Marie, tu dormiras désormais dans la cuisine ». Comment en sommes-nous arrivés là ? Est-ce cela le destin des mères en France aujourd’hui ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?