J’ai placé mon père en maison de retraite : toute ma famille me juge. Suis-je vraiment une mauvaise fille ?

« Tu n’as pas honte, Camille ? » La voix de ma sœur résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, incapable de soutenir son regard. Autour de la table, le silence est lourd, pesant, seulement brisé par les soupirs indignés de ma mère et les regards fuyants de mon frère.

Je n’ai pas honte. Ou peut-être que si. Je ne sais plus. Depuis des semaines, je dors mal, hantée par l’image de mon père, assis dans ce fauteuil usé, le regard perdu vers la fenêtre du salon. Il ne parle presque plus depuis l’AVC. Il ne marche plus non plus. Je l’ai lavé, nourri, changé, jour et nuit, pendant des mois. J’ai mis ma vie entre parenthèses, refusé des missions au cabinet d’architecte, éloigné mes amis. Mais ce n’était jamais assez.

« Tu aurais pu faire un effort », insiste ma mère, la voix tremblante d’émotion. « On ne place pas son père comme un vieux meuble ! »

Je voudrais hurler que ce n’est pas ça. Que je l’aime, mon père. Que je n’en pouvais plus de le voir dépérir, de sentir son odeur d’urine malgré tous mes efforts, de le voir pleurer en silence parce qu’il ne comprenait plus ce qu’il lui arrivait. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.

La décision s’est imposée à moi un matin d’avril, quand j’ai retrouvé mon père par terre dans la salle de bain, le visage tuméfié. J’ai appelé les pompiers en pleurant. À l’hôpital, le médecin m’a dit : « Vous ne pouvez pas continuer comme ça, madame. Il a besoin de soins constants. »

J’ai visité des maisons de retraite autour de Nantes, rencontré des directrices au sourire professionnel, senti l’odeur de soupe et d’eau de Javel dans les couloirs. J’ai choisi celle où les soignantes semblaient les plus douces, où il y avait un jardin et une bibliothèque. J’ai signé les papiers en tremblant.

Le jour du départ, j’ai aidé mon père à enfiler son manteau bleu marine. Il m’a regardée sans comprendre, ses yeux clairs embués d’incompréhension. « On va où ? » a-t-il murmuré. J’ai menti : « On va voir des amis, papa. »

Depuis, je lui rends visite tous les deux jours. Parfois il me reconnaît, parfois non. Il me demande quand on rentre à la maison. Je souris et je change de sujet. Je lui apporte des madeleines et des photos de famille. Parfois il pleure en silence.

Ma famille ne me parle plus vraiment. Ma sœur a écrit sur le groupe WhatsApp familial : « Camille a abandonné papa pour sa carrière. » Mon frère ne répond plus à mes messages. Ma mère m’a dit qu’elle avait honte de moi.

Je vis seule dans mon appartement du centre-ville, entourée de cartons jamais déballés et du silence assourdissant du soir. Je regarde les photos accrochées au mur : papa jeune, souriant sur une plage bretonne ; nous deux à vélo dans la forêt de Brocéliande ; lui qui m’apprend à faire du feu dans la cheminée.

Je repense à toutes ces années où il a été là pour moi : les devoirs de maths, les chagrins d’amour, le bac blanc raté… Et maintenant c’est moi qui dois être forte pour lui. Mais suis-je vraiment forte ? Ou juste lâche ?

Un soir, alors que je quitte la maison de retraite sous la pluie battante, une aide-soignante me rattrape : « Vous savez, votre père est bien ici. Il sourit plus qu’avant. Il parle souvent de vous. » Je fonds en larmes sur le parking vide.

Je voudrais que ma famille comprenne que ce n’est pas un abandon mais un acte d’amour. Que je n’ai pas choisi la facilité mais la dignité pour lui. Mais comment expliquer cela à ceux qui refusent d’entendre ?

Parfois je me demande : qu’auriez-vous fait à ma place ? Est-ce que prendre soin de ses parents veut toujours dire les garder chez soi à tout prix ? Ou bien aimer, c’est aussi savoir demander de l’aide quand on n’en peut plus ?

Et vous… pensez-vous que j’ai trahi mon père ou que j’ai fait ce qu’il fallait ?