Il veut que j’abandonne notre fille : mon combat de mère face à l’incompréhension
« Tu n’y arrives pas, Claire. Il faut se rendre à l’évidence. »
La voix de Julien résonne encore dans la cuisine, froide et tranchante comme un couperet. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Ma fille, Lucie, pleure dans la chambre d’à côté. J’ai envie de hurler, de tout casser, mais je reste figée, pétrifiée par la peur et la honte.
Julien s’approche, son visage fermé. « On ne peut pas continuer comme ça. Tu ne dors plus, tu pleures tout le temps. Lucie ressent tout ça. »
Je baisse les yeux. Il n’a pas tort : depuis la naissance de Lucie, je me sens submergée. Les nuits blanches, les pleurs incessants, la solitude… Ma mère me répète que c’est normal, que toutes les femmes passent par là. Mais Julien ne comprend pas. Il dit que je suis faible, que je vais finir par faire du mal à notre fille sans le vouloir.
« Tu veux qu’on l’abandonne ? » Ma voix est à peine un souffle.
Il soupire, exaspéré. « Pas l’abandonner… Mais la confier à une famille qui saura s’en occuper. On peut passer par l’adoption plénière. »
Je sens mon cœur exploser dans ma poitrine. Donner Lucie ? Ma chair, mon sang ? Je pense à toutes ces nuits où je l’ai bercée, même en larmes, même épuisée. Je pense à son odeur de lait chaud, à ses petits doigts qui s’accrochent à mon pull.
Je me lève brusquement et fonce dans la chambre. Lucie est là, rouge de colère et de fatigue. Je la prends dans mes bras, je la serre contre moi. « Je suis là, ma chérie… Je suis là… »
Julien reste sur le pas de la porte. « Claire, tu dois être raisonnable. Tu fais une dépression post-partum, tu refuses de te soigner… »
Je me retourne vers lui, les yeux pleins de larmes : « Tu crois vraiment que je ne l’aime pas ? Que je ne fais pas tout ce que je peux ? »
Il détourne le regard. « Ce n’est pas suffisant… »
Les jours suivants sont un enfer silencieux. Julien ne me parle plus que pour évoquer l’adoption. Il a même pris rendez-vous avec une assistante sociale sans m’en parler. Ma belle-mère m’appelle pour me dire que « certaines femmes ne sont pas faites pour être mères ». Mon père, lui, ne comprend rien : « C’est ton mari qui décide, Claire. »
Je me sens trahie par tous. Même mon propre corps me lâche : je maigris, je dors à peine, j’ai peur de sortir avec Lucie parce que j’ai l’impression que tout le monde me juge.
Un soir, alors que Lucie dort enfin, je craque devant mon amie Sophie.
— Tu ne peux pas laisser faire ça ! s’exclame-t-elle en serrant ma main.
— Mais si j’échoue ? Si Julien a raison ?
— Tu n’échoues pas ! Tu as besoin d’aide, c’est tout !
Ses mots résonnent en moi comme une bouée de sauvetage. Le lendemain matin, j’appelle mon médecin traitant. Je lui raconte tout : la fatigue, la tristesse, la peur de perdre ma fille. Il m’écoute sans juger et me propose un suivi psychologique immédiat.
Quand Julien apprend que j’ai consulté sans lui en parler, il explose :
— Tu préfères écouter des étrangers plutôt que ton propre mari ?
— Je préfère écouter quelqu’un qui croit en moi !
C’est la première fois que je lui tiens tête depuis des mois.
Le climat à la maison devient irrespirable. Julien menace de partir si je refuse l’adoption. Je sens que je dois choisir : lui ou Lucie.
Un soir d’orage, alors que Lucie pleure encore et encore, je m’effondre sur le sol du salon. Je crie ma détresse dans le vide : « Pourquoi personne ne m’aide ? Pourquoi c’est toujours la mère qu’on accuse ? »
Ma voisine du dessus frappe à la porte. Elle me trouve en larmes avec Lucie dans les bras et appelle les urgences. À l’hôpital, une psychologue m’écoute enfin sans me juger.
— Vous n’êtes pas seule, Claire. Beaucoup de jeunes mamans traversent ça. Ce n’est pas une honte.
Pour la première fois depuis des semaines, je me sens comprise.
Julien ne vient pas me voir à l’hôpital. Il envoie un message sec : « Je pars chez ma mère. Réfléchis bien à ce que tu veux faire. »
Je passe trois semaines en unité mère-enfant. On m’aide à reprendre confiance en moi, à comprendre que mes difficultés ne font pas de moi une mauvaise mère.
À ma sortie, Julien n’est pas là. Il a vidé la moitié de l’appartement.
Je reste seule avec Lucie.
C’est dur, terriblement dur. Mais chaque sourire de ma fille me rappelle pourquoi je me bats.
Aujourd’hui encore, certains jours sont sombres. Mais j’ai appris à demander de l’aide — à mes amis, à des associations de soutien parental comme SOS Parents Solos ou La Voix des Mères.
Parfois je repense à cette nuit où tout aurait pu basculer…
Est-ce qu’on attend trop des mères en France ? Pourquoi est-ce toujours à nous de prouver qu’on est assez fortes ? Est-ce qu’on a le droit d’être fragiles sans qu’on nous arrache nos enfants ?