Le voisin affamé : l’histoire de Camille et de la faim qui ronge

— Maman, il y a encore Camille à la porte…

Je n’avais pas fini ma phrase que ma mère, les mains pleines de farine, essuyait déjà ses doigts sur son tablier. Elle ouvrit la porte, et là, comme chaque mercredi, Camille se tenait debout, les yeux baissés, les joues creusées par la faim. Sa voix tremblait :

— Excusez-moi madame Dubois… Est-ce que je pourrais avoir un morceau de pain ?

Ma mère lui tendit une tartine beurrée, sans un mot. Je voyais bien qu’elle se retenait de pleurer. Moi, je restais figé, partagé entre la honte et la colère. Pourquoi Camille devait-elle mendier à notre porte ? Pourquoi personne ne faisait rien ?

J’avais dix ans à l’époque. Nous vivions dans un HLM du quartier Malakoff à Nantes. Mon père travaillait à l’usine, ma mère faisait des ménages. On ne roulait pas sur l’or, mais on avait toujours de quoi manger. Les voisins du dessus, la famille Martin, c’était une autre histoire. Le père, Gérard, passait ses journées au bistrot du coin. La mère, Sylvie, semblait flotter dans un brouillard permanent. Et Camille… Camille avait huit ans et portait déjà le poids du monde sur ses épaules.

Un soir d’hiver, alors que la pluie battait contre les vitres, j’ai surpris une dispute dans la cage d’escalier. Les cris de Gérard résonnaient :

— T’es bonne à rien ! Même pas fichue de nourrir ta gamine !

J’ai entendu un bruit sourd, puis des sanglots étouffés. J’ai couru prévenir ma mère. Elle a soupiré :

— Jean, on ne peut pas se mêler de leurs histoires… Mais ce soir-là, elle a préparé une assiette de soupe en plus.

Le lendemain matin, Camille avait un bleu sur la joue. À l’école, personne n’a rien dit. La maîtresse a détourné les yeux. Moi, j’ai serré les poings sous la table.

Les semaines passaient. Camille venait de plus en plus souvent chez nous. Parfois pour un goûter, parfois juste pour s’asseoir dans notre salon et regarder la télé en silence. Ma mère lui caressait les cheveux, mon père lui lançait un clin d’œil complice. Mais dès qu’elle repartait chez elle, son visage se fermait à nouveau.

Un samedi après-midi, alors que je faisais mes devoirs dans la cuisine, j’ai entendu des bruits étranges dans l’appartement des Martin. Des verres qui se brisent, des hurlements. Puis plus rien. Le silence pesant d’un drame ordinaire.

Le lendemain matin, les pompiers sont venus. Gérard gisait sur le canapé, une bouteille vide à la main. Overdose d’alcool et de médicaments. Sylvie était prostrée dans un coin. Camille serrait sa peluche contre elle.

Les services sociaux sont arrivés peu après. Ils ont emmené Camille et sa mère « pour leur sécurité ». Je n’ai jamais revu Camille.

Pendant des semaines, son absence a laissé un vide immense dans notre appartement. Ma mère pleurait en silence en préparant le dîner. Mon père marmonnait contre « ce pays où on laisse crever les gosses ». Moi, je faisais des cauchemars où Camille frappait à notre porte sans que personne ne lui ouvre.

Des années plus tard, je repense souvent à elle. À cette petite fille qui n’a jamais eu d’enfance. À cette misère invisible qui ronge tant de familles en France. Pourquoi personne n’a rien fait ? Pourquoi avons-nous tous détourné les yeux ?

Aujourd’hui encore, quand je croise un enfant mal habillé ou une mère fatiguée dans le métro, je revois le visage de Camille.

Est-ce qu’on aurait pu changer son destin ? Est-ce que la solidarité existe vraiment dans notre société ? Ou sommes-nous tous complices par notre silence ?