Abandonnée par ma mère : l’amour de Mamie et la vérité qui fait mal

« Camille, va dans ta chambre. » La voix de Mamie tremble, mais elle ne veut pas que je voie ses larmes. Je serre fort mon doudou contre moi, le cœur battant. Dans le salon, la porte claque. Ma mère vient de partir. J’ai six ans, et je comprends déjà qu’on peut être de trop dans la vie de quelqu’un.

Les années passent. Mamie, c’est mon soleil. Elle me prépare des tartines de confiture maison, m’emmène au marché de la place du village, me borde chaque soir en me racontant des histoires de son enfance à Lyon. Elle ne parle jamais de maman. Moi non plus. Mais parfois, la nuit, j’entends Mamie pleurer doucement derrière la porte de sa chambre. Je me demande si elle pleure pour moi ou pour sa fille qui l’a laissée seule avec une enfant à élever.

À l’école, les autres enfants me demandent pourquoi je vis avec ma grand-mère. Je dis que maman travaille loin, à Paris. C’est plus facile que d’expliquer le vide, l’absence, les anniversaires sans carte ni appel. Les maîtresses sont gentilles, mais je vois bien dans leurs yeux qu’elles savent. Dans le village, tout le monde sait.

Un jour, alors que j’ai quinze ans, Mamie tombe malade. Le médecin parle de « fatigue », mais je vois bien qu’elle maigrit, qu’elle a du mal à respirer. Je prends soin d’elle comme elle l’a fait pour moi. Je cuisine, je fais les courses, j’essaie de ne pas pleurer devant elle. Un soir d’hiver, alors que la neige tombe sur les toits de notre petite maison, Mamie me prend la main.

— Camille… Si un jour ta mère revient…

Elle s’arrête, cherche ses mots.

— Ne lui en veux pas trop. Elle a fait des choix… difficiles.

Je serre sa main plus fort. Je ne dis rien. Au fond de moi, je sais que je lui en veux déjà trop.

C’est quelques mois plus tard que tout bascule. Un matin, alors que je prépare le café pour Mamie, la sonnette retentit. J’ouvre la porte et je la vois : ma mère. Elle porte un tailleur chic, des lunettes de soleil hors de prix et un parfum entêtant qui ne ressemble pas à celui de Mamie.

— Bonjour Camille.

Sa voix est froide, distante. Elle me regarde comme si j’étais une étrangère.

— Je peux entrer ?

Je m’écarte sans un mot. Mamie arrive dans le couloir, surprise, puis pâlit en voyant sa fille.

— Claire…

Ma mère pose son sac sur la table et s’assied sans attendre d’y être invitée.

— Je ne vais pas tourner autour du pot. J’ai besoin de récupérer Camille.

Le silence tombe dans la pièce comme une chape de plomb. Je regarde Mamie, perdue.

— Pourquoi maintenant ? demande-t-elle d’une voix blanche.

Ma mère soupire.

— J’ai refait ma vie avec François. Il veut qu’on ait une famille « complète ». Il pense que ce serait mieux pour mon image… et puis, Camille a grandi maintenant.

Je sens la colère monter en moi comme une vague brûlante.

— Tu veux me récupérer pour ton image ? Pour faire bien devant ton nouveau mari ?

Elle détourne les yeux.

— Ce n’est pas aussi simple…

Mamie se lève avec difficulté.

— Claire, tu n’as jamais demandé de ses nouvelles pendant dix ans. Tu n’as jamais envoyé une lettre, un cadeau… Et maintenant tu veux la reprendre comme si elle était un meuble qu’on avait laissé en consigne ?

Ma mère se lève à son tour, furieuse.

— Tu crois que c’était facile pour moi ? J’ai eu mes raisons ! J’étais jeune, j’avais besoin de vivre…

Je sens mes jambes trembler.

— Et moi ? Moi aussi j’avais besoin d’une mère ! Tu m’as laissée ici parce que je te dérangeais !

Mamie me prend dans ses bras. Je sens son cœur battre fort contre ma joue.

— Camille reste ici. C’est sa maison.

Ma mère attrape son sac et s’approche de la porte.

— Tu regretteras ce choix…

Elle claque la porte derrière elle. Le silence retombe. Je pleure dans les bras de Mamie jusqu’à ce que je n’aie plus de larmes.

Les semaines passent. Ma mère ne donne plus signe de vie. Mamie s’affaiblit chaque jour un peu plus. Un soir, alors que je lui lis un livre au chevet, elle me caresse les cheveux.

— Tu es forte, Camille. Plus forte que tu ne le crois.

Quelques jours plus tard, Mamie s’éteint paisiblement dans son sommeil. Je me retrouve seule dans cette maison pleine de souvenirs et de silence.

Après l’enterrement, ma mère revient une dernière fois. Elle ne pleure pas. Elle ne regarde même pas la tombe de sa propre mère.

— Tu vas venir avec moi maintenant ?

Je secoue la tête.

— Non. Ici c’est chez moi. Ici c’est là où on m’a aimée pour qui je suis, pas pour ce que je représente.

Elle hausse les épaules et s’en va sans un mot de plus.

Aujourd’hui encore, il m’arrive de repenser à tout cela : à l’amour inconditionnel de Mamie, à la froideur de ma mère, à cette blessure qui ne guérit jamais vraiment. Est-ce qu’on peut vraiment pardonner à ceux qui nous ont abandonnés ? Est-ce qu’on doit forcément aimer sa mère parce qu’elle nous a donné la vie ? Qu’en pensez-vous ?