Chaque jour, je cuisine pour mon mari qui refuse les restes : amour ou sacrifice sans fin ?

« Tu sais bien que je ne peux pas manger ça, Suzanne. Ce n’est pas frais. »

La voix de François résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Il regarde l’assiette que je viens de poser devant lui, une quiche que j’ai préparée la veille, espérant naïvement qu’il ferait une exception. Mais non. Comme chaque jour depuis quinze ans, il refuse tout ce qui n’a pas été cuisiné dans l’heure. Je serre la mâchoire, ravale ma fatigue et me dirige vers le frigo pour sortir des œufs. Il est six heures du matin, dehors la ville dort encore, mais moi je suis déjà debout depuis une heure, à éplucher, couper, fouetter, cuire.

Je m’appelle Suzanne Martin, j’ai 43 ans et je vis à Lyon. Mon mari, François, est professeur d’histoire au lycée du quartier. Nous n’avons pas d’enfants ; il dit qu’il n’a jamais eu le temps d’y penser. Moi non plus, à vrai dire. Ma vie s’est remplie autrement : par les casseroles, les recettes, les courses quotidiennes et cette obsession du « tout frais » qui régit nos journées.

Au début, je trouvais ça attendrissant. François racontait que sa mère lui préparait toujours des plats du jour, qu’il n’avait jamais mangé de restes chez lui. Je voulais être à la hauteur de cette image de femme parfaite, attentive et dévouée. Mais aujourd’hui, je me demande si je ne me suis pas perdue en chemin.

« Tu pourrais au moins goûter… »

Il lève les yeux au ciel. « Suzanne, tu sais très bien que ça me rend malade. »

Je n’insiste pas. Je bats les œufs en silence, le cœur lourd. Je pense à mes collègues qui parlent de leurs soirées devant Netflix, des plats réchauffés en deux minutes au micro-ondes. Moi, je n’ai jamais ce luxe. Chaque soir, après le travail à la médiathèque municipale, je file au marché ou au supermarché pour acheter ce qu’il faut pour le dîner. Je cuisine trois plats différents par jour : petit-déjeuner chaud, déjeuner et dîner. Les restes ? Je les mange seule ou je les donne aux voisins.

Parfois, ma mère m’appelle :

— Tu ne vas pas continuer comme ça toute ta vie, ma fille ! Tu t’épuises pour rien.

Je ris jaune. Elle ne comprend pas. Ou peut-être qu’elle comprend trop bien : elle a vécu la même chose avec mon père, mais elle a fini par divorcer quand j’avais dix ans.

Un soir d’hiver, alors que la pluie tambourine sur les vitres et que j’épluche des carottes pour la soupe de François, je sens une colère sourde monter en moi. Je repense à toutes ces années où j’ai mis mes envies de côté : les invitations refusées parce qu’il ne voulait pas manger ailleurs que chez nous ; les vacances annulées parce qu’il n’y aurait pas de cuisine sur place ; les week-ends où je rêvais d’un brunch au café mais où il exigeait ses œufs brouillés maison.

Je pose brutalement le couteau sur la planche et me retourne vers lui :

— François, tu te rends compte de ce que tu me demandes chaque jour ?

Il lève un sourcil, surpris par mon ton.

— Je ne te demande rien d’extraordinaire. Juste un peu d’attention.

— Un peu d’attention ? Tu appelles ça « un peu » ? Je n’ai plus de temps pour moi ! Je ne sors plus, je ne vois plus mes amis… Tout tourne autour de tes repas !

Il soupire et se replonge dans son journal. « Tu dramatises toujours tout… »

Cette nuit-là, je dors mal. Je me tourne et retourne dans le lit vide — il a préféré finir sa soirée sur le canapé après notre dispute. Je pense à toutes ces femmes qui sacrifient leur vie pour leur famille sans jamais recevoir un merci. Est-ce ça l’amour ? Ou bien est-ce juste une habitude dont on ne sait plus sortir ?

Le lendemain matin, je me regarde dans le miroir de la salle de bain. Mes cernes sont plus marquées que jamais. J’ai envie de pleurer mais aucune larme ne vient. Je décide alors de faire quelque chose pour moi : ce soir, je ne cuisinerai pas.

À 19h30, François rentre à la maison. Il trouve la table vide et moi assise dans le salon avec un livre.

— Tu n’as rien préparé ?

Je secoue la tête.

— Non. Ce soir, c’est chacun pour soi.

Il me regarde comme si j’étais devenue folle.

— Mais… tu sais bien que je ne peux pas manger dehors !

— Alors tu peux te faire cuire des pâtes toi-même.

Un silence lourd s’installe entre nous. Il finit par aller dans la cuisine en maugréant. J’entends les casseroles s’entrechoquer maladroitement. Pour la première fois depuis des années, je souris en pensant à moi-même.

Ce soir-là, je ressens un mélange étrange de culpabilité et de soulagement. J’ai peur de ce que cela va changer entre nous — peur qu’il m’en veuille, peur qu’il me quitte peut-être — mais aussi l’espoir timide que quelque chose puisse enfin évoluer.

Les jours suivants sont tendus. François boude, parle à peine. Mais il finit par se préparer ses propres repas quand il voit que je ne cède pas.

Un dimanche matin, alors que je lis tranquillement sur le balcon avec un café chaud (réchauffé au micro-ondes !), il vient s’asseoir à côté de moi.

— Suzanne… Je crois que j’ai été égoïste toutes ces années.

Je le regarde sans rien dire.

— Je ne veux pas te perdre pour une histoire de restes ou de plats frais… On pourrait essayer de trouver un compromis ?

Je sens mes yeux s’embuer. Peut-être qu’il n’est pas trop tard pour nous deux.

Aujourd’hui encore, tout n’est pas parfait. Il rechigne parfois devant un plat réchauffé mais il fait des efforts — et moi aussi j’apprends à penser à moi-même.

Mais dites-moi… Jusqu’où iriez-vous par amour ? À quel moment faut-il dire stop pour ne pas se perdre soi-même ?