Ma belle-mère me reprochait de ne pas avoir d’enfant, et mon mari la laissait faire : ce dimanche-là, j’ai posé mon alliance sur la table
— À force de faire passer ton travail avant le reste, il ne faut pas t’étonner si ton corps bloque.
Ma belle-mère a repoussé la corbeille de pain vers moi. Julien a continué de couper son poulet. J’avais encore un bleu sur le ventre, laissé par une injection, et cette femme m’expliquait entre deux bouchées pourquoi je n’arrivais pas à avoir d’enfant.
J’ai retiré mon alliance. Je l’ai posée près de son verre.
— Puisque je suis toute seule dans ce mariage, autant que ce soit clair.
Julien a enfin levé les yeux.
— Claire, tu ne vas pas faire une scène…
C’était donc ça, le problème. Pas ce que sa mère venait de dire. Ma réaction.
Nous étions mariés depuis neuf ans. Depuis quatre ans, notre vie se mesurait en prises de sang, en rendez-vous avant le travail et en appels que j’attendais dans les toilettes du bureau.
La dernière tentative de fécondation in vitro avait échoué onze jours plus tôt. J’avais appris le résultat sur le parking d’un supermarché. Julien m’avait répondu qu’il ne pouvait pas parler, qu’il était avec son responsable.
Le soir, il avait acheté une quiche. Nous l’avions mangée devant la télévision, sans même enlever les emballages de la table.
Au début, pourtant, il venait à chaque consultation. Il gardait mes pieds entre ses mains dans la salle d’attente. Puis il avait commencé à dire :
— Tu me raconteras, c’est surtout du suivi, non ?
J’avais fini par ne plus demander.
Avec mes absences et les horaires aménagés, j’avais perdu une prime. Lui faisait des heures supplémentaires. Entre les trajets au centre hospitalier, les frais annexes et le crédit de l’appartement, nous comptions tout. Même nos disputes semblaient attendre la fin du mois.
Martine, elle, ne comptait pas ses conseils.
Moins de café. Plus de repos. Pas de plats réchauffés dans du plastique. Et surtout, « arrêter d’y penser ».
Un jour, elle avait posé sa main sur mon ventre devant la boulangerie.
— Tu verras, quand tu seras moins nerveuse…
J’avais souri. C’est bête, mais j’avais souri pour ne pas la gêner.
Ce dimanche-là, je n’y arrivais plus.
— Maman veut seulement nous aider, a soufflé Julien.
— Alors pourquoi c’est toujours moi qu’elle corrige ?
Martine a croisé les bras.
— On ne peut vraiment plus rien te dire.
J’ai regardé mon mari.
— Dis-lui.
Il a blêmi.
Nos examens avaient montré plusieurs difficultés, dont une anomalie importante de son spermogramme. Je ne lui avais jamais reproché ça. Jamais. Mais il m’avait demandé de ne pas en parler à sa mère, et j’avais accepté.
Je n’avais pas accepté de devenir la seule coupable pour protéger son secret.
— Lui dire quoi ? a demandé Martine.
Julien s’est levé pour débarrasser son assiette.
Ce geste m’a fait plus mal que tout le reste.
J’ai pris mon manteau. Mon alliance est restée sur la table.
Pendant trois jours, nous avons vécu comme deux colocataires fâchés. Je dormais dans la petite chambre où nous avions autrefois imaginé installer un berceau. Il partait avant mon réveil.
Le quatrième soir, il a frappé à la porte avec deux bols de soupe.
— Je peux entrer ?
J’ai haussé les épaules.
Il s’est assis par terre. Longtemps, il a tourné sa cuillère sans manger.
— J’ai honte, Claire.
— De moi ?
— Non. De mes résultats. De ne plus savoir te toucher sans me demander si tu attends quelque chose. Et quand tu pleures… j’ai l’impression que je rate tout.
J’ai senti la colère remonter.
— Alors tu me laisses pleurer seule ? Tu crois que je réussis quelque chose, moi ?
Il a baissé la tête.
Je lui ai parlé des injections faites en cachette chez des amis. Des annonces de grossesse auxquelles je répondais avec des petits cœurs. De sa mère, surtout. De lui qui ne disait rien.
— Je ne te demande pas de me promettre un enfant. Je te demande d’être avec moi.
Le lendemain, il a appelé Martine devant moi. Sans dévoiler nos résultats, il lui a dit que nos soins ne la regardaient pas et que ses remarques devaient cesser.
Elle a pleuré. Il n’a pas retiré ce qu’il avait dit.
Nous avons pris rendez-vous avec la psychologue du centre. J’ai remis mon alliance quelques jours après, pas tout de suite.
Je ne sais toujours pas si nous aurons un enfant. Mais je sais que je ne peux plus nous porter tous les deux : est-ce trop demander que d’avoir enfin quelqu’un à mes côtés ?