J’ai payé pour ma sœur pendant six ans, jusqu’au soir où ma fille m’a demandé pourquoi nous devions nous priver pour elle
— Tu vas vraiment me réclamer de l’argent pour manger ?
Lucie avait posé sa fourchette. Devant elle, les lasagnes que j’avais préparées après dix heures debout à l’hôpital. Devant moi, une facture d’électricité de 186 euros et mon téléphone ouvert sur un compte presque vide.
— Non. Je te demande de participer. Ça fait onze mois que tu vis ici.
Elle a repoussé son assiette.
— Je pensais pas que tu étais devenue comme ça.
Ma fille, Manon, a baissé les yeux. Elle avait douze ans et connaissait déjà ce silence : celui qui annonçait que sa tante allait pleurer et que sa mère allait céder.
Cette fois, je n’ai pas cédé.
J’ai trente-neuf ans. Je suis aide-soignante, séparée, locataire d’un trois-pièces près de Tours. Une fois le loyer, la cantine et l’essence payés, il ne reste pas grand-chose.
Depuis six ans, pourtant, je trouvais toujours quelque chose pour Lucie.
Deux cents euros pour un découvert. Une caution après une séparation. Des courses déposées devant sa porte quand elle ne répondait plus au téléphone.
Ma sœur avait traversé une dépression. Je l’avais accompagnée chez son médecin. J’avais attendu avec elle dans des couloirs, gardé ses ordonnances dans mon sac, rappelé qu’elle n’était pas un poids.
Je le pensais vraiment.
Puis son propriétaire avait repris son logement. Elle devait venir chez nous « trois semaines, juste le temps de rebondir ».
J’avais installé Manon dans ma chambre et donné la sienne à Lucie.
Onze mois plus tard, ma fille faisait ses devoirs sur mon lit pendant que sa tante regardait des séries derrière une porte fermée.
Au début, je laissais passer la vaisselle, les lessives oubliées, les journées sans candidature. Elle allait mal. Je savais qu’on ne guérit pas parce qu’une grande sœur le décide.
Mais elle avait cessé de demander comment j’allais.
Quand je rentrais, elle me demandait ce qu’on mangeait.
Le déclic est venu un mercredi. Manon m’a tendu le papier pour une sortie scolaire à vingt-huit euros.
— C’est pas grave si je peux pas, maman.
Sur la table, il y avait un colis pour Lucie. Des bottines neuves.
Je lui ai demandé comment elle les avait payées.
— Maman m’a donné un peu. J’ai quand même le droit de me faire plaisir.
J’ai appelé notre mère depuis le parking du supermarché.
Elle envoyait cent cinquante euros par mois à Lucie depuis septembre. Elle croyait que cet argent servait aux courses.
J’ai pleuré dans ma voiture, entre mes sacs vides et une pièce d’un euro coincée dans le porte-gobelet. Pas pour les bottines. Pour tous ces repas où je m’étais resservi moins pour qu’il en reste.
Le soir des lasagnes, j’avais donc préparé une feuille.
— Tu prends rendez-vous avec France Travail cette semaine. On regarde les offres ensemble si tu veux. Et dès que tu as un salaire, tu participes au loyer et aux courses. En attendant, on partage le ménage.
— Donc tu me surveilles, maintenant ?
— Non. Je veux arrêter de tout porter.
Elle a pleuré. Puis elle a téléphoné à notre mère, assez fort pour que j’entende :
— Claire veut me mettre dehors.
Ma mère m’a rappelée dix minutes après.
— Tu sais bien qu’elle est fragile.
J’ai regardé Manon effacer ses exercices sur le coin de mon lit.
— Et moi, maman ? Il faut que je m’écroule pour que tu le voies ?
Personne n’a répondu.
Les jours suivants ont été affreux. Lucie ne m’adressait plus la parole. J’ai quand même laissé la feuille sur la table. Pour une fois, j’ai pas arrondi les angles.
Une semaine après, elle est entrée dans la cuisine avec son téléphone.
— Il y a une mission de préparation de commandes. Ça commence à six heures.
J’ai failli proposer de l’emmener. Je me suis retenue.
— Le premier bus passe à cinq heures vingt.
Elle a hoché la tête.
Son premier virement était de cent quatre-vingts euros. Pas de quoi régler onze mois. Mais c’était sa participation, enfin.
Nous avons convenu d’un montant pour les mois suivants et d’une recherche de logement accompagnée par une assistante sociale. Manon a récupéré sa chambre ; Lucie dort provisoirement sur le canapé.
Il n’y a pas eu de grande réconciliation. Hier, pourtant, je suis rentrée et la cuisine était propre.
— J’ai gardé ton assiette au chaud, m’a dit Lucie.
J’ai dû aller me changer pour qu’elle ne voie pas mes yeux.
Je l’aime toujours autant. Mais est-ce qu’aimer sa sœur oblige à s’oublier, jusqu’à demander à son propre enfant de prendre moins de place ?