J’ai quitté mon travail pour accompagner notre mère jusqu’à la fin, et mon frère ne parlait que de la maison
— Tu ne vas quand même pas lui faire signer ça maintenant ?
J’avais arraché la feuille des mains de mon frère, dans la cuisine de notre mère. Maman était assise à la table, si mince dans son gilet beige qu’on aurait dit qu’elle flottait dedans. La perfusion sous sa peau dessinait une petite bosse sur son bras. Elle nous regardait sans comprendre pourquoi nous élevions la voix.
Julien a soufflé, les mâchoires serrées.
— Arrête ton cinéma, Claire. C’est juste une procuration. Si elle est d’accord, où est le problème ?
Le problème, c’est que maman sortait d’une nuit entière à vomir à cause de la chimio. Le problème, c’est qu’elle oubliait parfois si elle avait déjeuné. Et le problème, c’est que Julien n’était pas venu depuis trois semaines, mais qu’il trouvait soudain le chemin de la maison quand il était question de son compte épargne.
J’ai posé la feuille sur le buffet, hors de sa portée.
— Elle ne signera rien aujourd’hui.
Maman a murmuré :
— Je veux juste que vous arrêtiez de vous disputer…
Cette phrase me fait encore mal. Elle avait passé sa vie à nous protéger, à prévoir le repas du dimanche, à glisser un billet dans nos poches quand les fins de mois étaient compliquées. Et à la fin, c’est elle qui devait nous demander la paix chez elle.
Quand le médecin a parlé de soins palliatifs, j’ai pris un congé sans solde de mon poste à la médiathèque municipale. Au début, je me disais que ce serait quelques semaines. Puis les semaines sont devenues des mois.
Je gérais les infirmières, les ordonnances, les rendez-vous à l’hôpital de Pontoise, les appels à la mutuelle, les dossiers pour l’APA. Je dormais sur le canapé du salon parce que maman appelait la nuit. Je lui préparais de la semoule quand elle n’arrivait plus à avaler autre chose. Je lui lavais les cheveux dans le lavabo, doucement, comme elle l’avait fait pour moi quand j’étais petite.
Julien envoyait des messages : « Je passe bientôt. » Ou : « Désolé, grosse semaine au boulot. »
Il travaillait dans l’immobilier, à Paris. Il disait avoir des clients, des visites, une vie aussi. Comme si je n’en avais pas eu une, moi.
Quand il venait, c’était rarement plus d’une heure. Il apportait des viennoiseries que maman ne pouvait pas manger, embrassait son front et regardait autour de lui. Les murs, le jardin, le vieux parquet que notre père avait posé lui-même. Il demandait combien valait la maison dans le quartier maintenant.
Un soir, maman m’a tendu son téléphone avec des mains tremblantes.
— Ton frère dit que je devrais lui avancer un peu d’argent. Il dit que ça l’aiderait pour son appartement.
J’ai senti quelque chose se fermer dans ma poitrine.
— Et toi, tu veux lui donner ?
Elle a baissé les yeux.
— Je ne sais pas, ma chérie. Il m’a dit que tu serais fâchée si je refusais.
J’ai appelé Julien dans la cour. Il pleuvait, et mes chaussettes prenaient l’eau dans mes baskets.
— Tu la culpabilises pour obtenir de l’argent ?
— N’importe quoi. Elle est libre de faire ce qu’elle veut.
— Elle est malade, Julien.
— Et alors ? Tu crois que parce que tu joues les infirmières, tu décides à sa place ?
« Tu joues les infirmières. » J’ai raccroché sans répondre. Mes mains tremblaient tellement que j’ai failli lâcher le téléphone.
Maman est morte un mardi de novembre, avant l’aube. J’étais près d’elle. Je lui tenais la main. Il y avait dehors cette pluie fine et froide qui collait aux vitres. Julien est arrivé deux heures plus tard, les yeux rouges, le visage défait. Pendant quelques secondes, j’ai presque oublié tout le reste. Il a posé sa tête contre l’épaule de maman et il a pleuré comme un enfant.
Aux obsèques, il m’a serrée dans ses bras. J’ai pleuré aussi. J’aurais voulu croire que la mort allait nous remettre du bon sens dans le cœur.
Mais huit jours après, il m’a appelé pour demander les relevés bancaires et les clés de la maison. Puis il a parlé de vendre vite, « avant que le marché baisse ». Il disait que je m’accrochais aux murs parce que je n’avais rien construit de ma vie.
Cette fois, je n’ai pas crié.
J’ai pris rendez-vous chez le notaire. J’ai rassemblé les documents. J’ai demandé que tout passe par écrit. Et j’ai bloqué son numéro après lui avoir envoyé un dernier message : « Pour la succession, tu verras avec le notaire. Pour le reste, c’est terminé. »
Je ne sais pas si j’ai perdu un frère ou si je l’avais perdu bien avant la mort de maman. Mais je refuse de laisser sa dernière maison devenir le prix de ma culpabilité.
Est-ce qu’on peut aimer quelqu’un de sa famille et décider, malgré tout, de ne plus le laisser entrer dans sa vie ?
Je crois que maman aurait voulu qu’on se pardonne. Moi, pour l’instant, j’ai surtout besoin de respirer.