J’ai quitté ma femme pour ma mère atteinte d’Alzheimer, puis j’ai compris que je perdais toute ma famille
— Tu ne peux pas décider ça tout seul, Antoine !
Claire tremblait tellement qu’elle avait posé les deux mains sur la table de la cuisine. Derrière elle, le biberon de notre petit Louis refroidissait. Ma mère, Madeleine, dormait dans le salon, recroquevillée dans le fauteuil où mon père regardait autrefois le Tour de France.
J’avais ramené ses cartons le matin même.
— C’est ma mère, Claire. Elle ne peut plus rester seule dans son appartement.
— Et nous, alors ? Tu nous demandes si on peut encore vivre ici ?
Je n’ai pas répondu. Parce que je savais qu’elle avait raison, mais je n’arrivais pas à le dire.
Depuis le diagnostic d’Alzheimer, huit mois plus tôt, tout avait glissé trop vite. Au début, Maman oubliait ses rendez-vous et appelait trois fois par jour pour savoir quel jour on était. Puis elle a laissé le gaz ouvert. Une voisine l’a trouvée sur le palier, en chemise de nuit, persuadée qu’elle devait aller chercher mon père à la gare. Il était mort depuis onze ans.
L’idée de l’EHPAD me donnait la nausée. Dans ma tête, c’était l’abandonner. La déposer quelque part, payer une fortune, la voir attendre devant une télévision allumée trop fort… Je me répétais qu’elle m’avait élevé seule après la mort de Papa. Alors oui, c’était à mon tour.
Claire travaillait à mi-temps dans une pharmacie. Nous avions Émilie, huit ans, et Louis, dix-huit mois. Notre pavillon près d’Orléans n’était pas grand, mais j’avais installé un lit médicalisé dans notre ancien bureau. Je pensais avoir tout prévu.
En vérité, je n’avais rien prévu.
Maman se réveillait la nuit et cherchait « la sortie de l’école ». Elle accusait Claire de lui voler son alliance, alors qu’elle l’avait cachée elle-même dans une boîte de céréales. Elle entrait dans la chambre des enfants sans frapper. Un matin, Émilie est descendue en pleurant : Maman lui avait dit que sa vraie maman l’avait abandonnée à la maternité.
— Elle ne sait pas ce qu’elle dit, ai-je soufflé.
Claire m’a regardé avec une fatigue que je ne lui connaissais pas.
— Émilie, elle, elle sait ce qu’elle entend.
Je rentrais tard de mon travail à la mairie. Je voyais les dégâts, les lessives tachées, les placards vidés, les yeux rouges de Claire. Mais j’avais toujours une excuse : « C’est une mauvaise journée », « demain je prendrai le relais », « elle n’y est pour rien ».
Sauf que Claire non plus n’y était pour rien.
Le soir où elle a craqué, Maman avait tenté de donner à Louis ses comprimés pour la tension, en disant qu’il avait “l’air pâle”. Claire était arrivée à temps. Elle avait trouvé les cachets écrasés dans une compote.
Elle m’a appelé, la voix blanche.
— Antoine, ça suffit. Ce n’est plus une discussion. C’est dangereux.
Je suis rentré furieux, pas contre elle vraiment, mais contre cette phrase qui rendait tout impossible. Ma mère dangereuse. Ma mère, qui me faisait des tartines au beurre et au sucre quand j’avais de la fièvre.
— Tu veux quoi ? Que je la mette dehors ?
— Je veux que tu cherches de l’aide ! Un accueil de jour, une auxiliaire, un établissement… n’importe quoi. Mais je ne peux plus être seule avec elle.
— Tu ne la supportes plus, c’est ça ?
Elle a eu un petit rire sec. Puis elle a essuyé ses joues avec la manche de son gilet.
— Je ne me supporte plus moi-même, Antoine.
Deux jours après, j’ai pris Maman et je suis parti chez elle. J’ai dit à Claire que j’avais besoin de calme. En réalité, je la punissais de ne pas être la femme solide que j’avais inventée dans ma tête.
Pendant trois semaines, j’ai vécu dans l’appartement de Maman. J’ai pris des congés. J’ai compris très vite. Les nuits coupées, les répétitions, l’angoisse de la retrouver derrière une porte fermée. La culpabilité à chaque fois que je perdais patience.
Puis il y a eu cet après-midi de pluie.
Je m’étais assoupi vingt minutes sur le canapé. Quand j’ai ouvert les yeux, la porte d’entrée était entrouverte. Maman n’était plus là.
Je l’ai cherchée pendant deux heures, le ventre serré, avec les policiers municipaux. Ils l’ont retrouvée près de la nationale, à presque trois kilomètres, pieds nus dans ses chaussons. Elle répétait qu’elle devait rejoindre Émilie « avant que le car scolaire ne l’oublie ».
À l’hôpital, elle ne m’a pas reconnu.
— Vous êtes gentil, monsieur, mais mon fils va venir.
J’ai appelé Claire depuis le couloir. Je n’arrivais même plus à parler.
Elle est venue. Pas pour me faire la leçon. Elle a simplement posé sa main sur mon bras, puis elle a demandé des nouvelles de Maman.
Cette nuit-là, nous avons cherché ensemble. Une assistante sociale, un dossier APA, des EHPAD autour d’Orléans, les tarifs qui donnent le vertige, les listes d’attente. Nous avons aussi trouvé une association d’aidants et une auxiliaire de vie pour commencer.
Maman est aujourd’hui dans un EHPAD à vingt minutes de chez nous. Ce n’est pas parfait. Elle me demande parfois pourquoi je l’ai laissée là. Chaque fois, ça me fend en deux. Mais elle est surveillée, soignée, entourée. Et quand nous allons la voir avec les enfants, il y a encore des jours où elle sourit en reconnaissant ma voix.
Claire et moi, nous nous reconstruisons doucement. Je ne sais pas si elle me pardonnera entièrement d’avoir choisi ma honte plutôt que sa détresse.
Aimer sa mère, est-ce devoir se sacrifier jusqu’à briser ceux qui vivent avec nous ? Et combien de familles attendent l’accident de trop avant d’oser demander de l’aide ?