À la naissance de mon fils, ma famille a oublié que mes neuf filles étaient déjà là

— Enfin un garçon ! Tu vas pouvoir respirer maintenant, ma chérie.

Ma mère avait les larmes aux yeux en regardant mon bébé dans son petit berceau transparent. À côté d’elle, mes filles se taisaient. Léonie, quatorze ans, tenait la main de sa sœur Juliette, onze ans. Elles avaient fait le déplacement à la maternité avec leur père, Antoine, fières de rencontrer leur petit frère.

Et en une phrase, tout s’est abîmé.

J’ai regardé ma mère. Puis j’ai regardé mes filles. Clara, neuf ans, avait baissé les yeux sur ses baskets. Margaux, sept ans, demandait déjà doucement à Antoine si elle pouvait rentrer. Même Émilie, qui n’a que quatre ans et ne comprend pas toujours les sous-entendus, avait cessé de sourire.

J’ai neuf filles. Léonie, Juliette, Clara, Margaux, Émilie, Zoé, Manon, Lucie et Agathe. Neuf personnalités, neuf voix qui remplissent notre pavillon de la périphérie de Tours, neuf paires de chaussures qui traînent dans l’entrée malgré mes sermons du matin. Pendant des années, j’ai entendu les mêmes réflexions.

« Vous allez bien finir par tenter le garçon. »

« Antoine doit être déçu, non ? »

« Qui va perpétuer le nom ? »

Au début, je répondais en riant. Ensuite, je répondais moins. Antoine, lui, disait toujours : « Mon nom, elles le portent déjà. Et elles n’ont besoin de personne pour le perpétuer. » Mais les repas de famille avaient ce goût étrange. Comme si nos filles étaient merveilleuses, oui, mais incomplètes aux yeux de certains. Comme si elles étaient neuf essais avant le bon résultat.

Quand je suis tombée enceinte à quarante-deux ans, ce n’était pas prévu. J’ai eu peur, franchement. Peur des nuits blanches, des courses, du budget déjà serré. Antoine travaille à la mairie et je suis aide-soignante, on ne roule pas sur l’or. Puis l’échographie est arrivée.

Le médecin a souri : « C’est un petit garçon. »

Antoine m’a serré la main. J’ai pleuré, parce que c’était notre bébé, pas parce que c’était un garçon. Mais, dès que la famille l’a appris, le téléphone n’a plus arrêté de sonner.

Mon frère Thierry a envoyé : « Le champion est en route ! »

Ma tante Colette a répondu : « Enfin, le nom de famille est sauvé. »

Sauvé de quoi ? De mes neuf filles ?

J’ai essayé de ne pas faire d’histoire pendant ma grossesse. Je voulais profiter de ce bébé. Pourtant, Léonie est devenue distante. Un soir, en débarrassant la table, elle m’a demandé :

— Maman… maintenant que tu as un garçon, tu seras moins déçue de nous ?

J’en ai lâché une assiette. Elle ne s’est pas cassée, heureusement. Moi, un peu.

Je lui ai pris les mains. Je lui ai dit qu’elle n’avait jamais été une déception, qu’aucune de ses sœurs ne l’était. Elle a hoché la tête, mais elle avait ce regard des enfants qui font semblant d’être rassurés pour ne pas vous faire de peine.

À la maternité, ma mère a continué, sans voir le mal qu’elle faisait.

— Tu imagines, Antoine ? Un fils ! Il pourra reprendre la maison, bricoler avec toi, faire vivre le nom des Delorme…

Antoine a posé son sac par terre. Très doucement.

— Mes filles peuvent reprendre une maison. Elles savent déjà bricoler avec moi. Et le nom, maman, il ne vit pas seulement dans les garçons.

Mon père a soufflé, agacé :

— Oh, faut pas tout prendre de travers. On a le droit d’être contents.

— Bien sûr que vous avez le droit, ai-je répondu. Mais vous n’êtes pas juste contents. Vous vous comportez comme si les dix naissances précédentes avaient été des répétitions.

Le silence est tombé dans la chambre. Ma mère a murmuré que j’exagérais. Puis elle a ajouté :

— Tu ne vas quand même pas priver ce petit de l’attention qu’il mérite.

Cette phrase m’a fait plus mal que je ne veux l’admettre.

— Je ne le priverai de rien. Mais mes filles non plus. Il ne sera pas « le prince », il ne passera pas devant elles, il n’aura pas plus de cadeaux, plus d’excuses ou plus de liberté parce qu’il est né garçon. S’il vous plaît, si vous l’aimez, aimez-les avec la même fierté.

Au premier repas de famille après sa naissance, Thierry est arrivé avec un maillot de foot marqué « Petit chef Delorme ». Pour les filles, il avait pris des sachets de bonbons à la boulangerie du coin. Léonie a regardé le maillot, puis elle est montée s’enfermer dans la chambre d’Agathe.

J’ai rendu le cadeau à mon frère.

— Il s’appelle Baptiste. Pas « petit chef ». Et mes filles ne sont pas son décor.

Thierry s’est vexé. Ma mère ne me parle presque plus depuis. Elle dit que je monte les enfants contre elle. Pourtant, je ne demande pas qu’on aime moins Baptiste. Je demande qu’on arrête de faire croire à mes filles que leur existence vaut un peu moins.

Baptiste grandira entouré de neuf sœurs formidables. J’espère qu’il apprendra d’elles la tendresse, la force et le respect. Mais combien de repas faudra-t-il encore gâcher pour que ma famille comprenne qu’une fille ne remplace pas un garçon : elle est déjà un enfant entier ?

Est-ce que j’ai eu raison de poser cette limite, même si cela éloigne mes parents de nous ?