Pendant que je veillais seule sur mes deux filles malades, j’ai découvert que mon mari se reposait dans les bras d’une autre

« Tu peux gérer ce soir, juste ce soir ? J’étouffe ici. J’ai besoin de calme. »

Je tenais Léa dans les bras, brûlante de fièvre, pendant que Manon vomissait dans une bassine sur le carrelage de la salle de bain. Il était sur le pas de la porte avec son sac de sport, déjà ailleurs. J’ai cru qu’il allait au moins m’embrasser sur le front, ou regarder ses filles une seconde avec inquiétude. Non. Il a juste soufflé :

« Chez mes parents je pourrai me reposer un peu. Le médecin m’a dit de lever le pied. »

Et il est parti.

Cette nuit-là, je n’ai pas dormi plus de quarante minutes d’affilée. Entre les pipettes de Doliprane, les draps à changer, les pleurs, les verres d’eau renversés et la peur qu’une des deux fasse un malaise, j’ai tenu debout par automatisme. À six heures du matin, j’étais en pyjama taché, les cheveux attachés n’importe comment, assise par terre dans le couloir, à regarder la porte fermée de leur chambre. J’attendais juste un message de lui.

Je l’ai eu à 9h12.

« Ça va un peu mieux ici. J’essaie de dormir. Donne-moi des nouvelles des petites. »

Ici.

Ce mot m’a piquée. Chez ses parents, soi-disant. À quinze minutes de la maison. Trop fatigué pour venir aider, mais assez en forme pour écrire ça comme s’il était dans une chambre d’hôpital.

Les jours suivants ont été les mêmes. Moi, je courais entre la pharmacie, le pédiatre, les lessives, les dessins animés en fond pour calmer les filles. Lui, il appelait cinq minutes, voix basse, toujours pressé.

« Je me soigne, Camille, arrête de me mettre la pression. »

La pression ? J’avais envie de hurler. Mais je ravale souvent, moi. Pour ne pas rajouter du chaos au chaos.

Puis il y a eu Élodie, la femme d’un de ses collègues. Elle m’a appelée en fin d’après-midi. Sa voix tremblait un peu.

« Je ne sais pas si je dois te le dire… mais je préfère que tu le saches par quelqu’un de correct. Pierre n’est pas chez ses parents tous les jours. On l’a vu plusieurs fois avec Sandrine. Ils déjeunent ensemble, ils repartent ensemble… et pas comme des collègues. »

J’ai senti un grand vide dans le ventre. Le genre de vide qui coupe les jambes.

Sandrine. Sa collègue du service compta. Celle dont il disait : « Elle me fatigue, elle parle tout le temps. »

Bien sûr.

J’ai d’abord refusé d’y croire. On se raconte n’importe quoi quand on est à bout. Alors j’ai vérifié la localisation de son téléphone. Oui, je sais. C’est moche. Mais à ce stade, j’étais déjà en train de ramasser les morceaux de quelque chose sans oser dire son nom.

Son téléphone n’était pas chez ses parents.

Il était à l’autre bout de la ville, dans une résidence près du parc de la Tête d’Or. Puis dans un restaurant. Puis de nouveau dans cette résidence.

Le lendemain, pareil.

Quand il est rentré à la maison deux jours plus tard, frais, rasé de près, avec ce faux visage fatigué, j’ai compris avant même qu’il parle. Les filles dormaient enfin. J’avais laissé la lumière de la cuisine allumée. Il a posé ses clés doucement, comme un voleur.

Je lui ai dit :

« Tes parents ont déménagé à côté du parc de la Tête d’Or ? »

Il s’est figé.

Vraiment figé. Sa main sur le dossier de la chaise. Son regard qui file vers la fenêtre. Le silence a duré trois secondes, peut-être quatre. Horrible.

« Camille… »

« Non. Ne commence pas par mon prénom. Réponds. Pendant que je passais mes nuits à éponger le vomi de nos filles, toi, tu dormais où ? »

Il s’est assis. Pas parce qu’il était courageux. Parce que ses jambes ne le tenaient plus.

« J’allais mal. Je savais plus où j’en étais. Sandrine m’a écouté. »

J’ai ri. Un rire sec, méchant, qui ne me ressemble même pas.

« Elle t’a écouté ? C’est beau. Moi je t’appelais avec un thermomètre dans la bouche de ta fille et une autre sur les toilettes, mais j’imagine que c’était moins reposant. »

Il s’est pris le visage dans les mains.

« Je voulais pas que ça arrive. »

La phrase la plus lâche du monde.

« Il s’est passé quoi exactement ? »

Il a hésité. Et dans cette hésitation, j’ai eu ma réponse avant les mots.

« Oui. Je la vois depuis plusieurs semaines. »

J’ai senti quelque chose se casser net. Pas dans mon cœur, non. Ça fait cliché. Plus bas. Dans l’endroit où on stocke la confiance, les habitudes, la sensation d’être une équipe.

« Plusieurs semaines… donc quand Manon a eu sa bronchite, tu la voyais déjà ? Quand Léa a raté l’école pendant trois jours, tu la voyais déjà ? »

Il pleurait. Ça m’a presque mise en colère davantage.

« Je suis perdu », il répétait. « Je vais pas bien. »

Et moi alors ? J’étais quoi ? Une intendante ? Une mère de secours pendant qu’il allait chercher du réconfort ailleurs ?

Cette nuit-là, je lui ai dit d’aller dormir sur le canapé. En vrai, j’avais envie de le mettre dehors, mais il y avait les filles, les voisins, l’heure, la fatigue, tout ce bazar. Le lendemain matin, j’ai préparé les médicaments, les tartines, les sacs pour la prise de sang de Léa. Lui était là, dans la cuisine, comme un étranger en chaussettes.

Depuis, je fonctionne. C’est tout. Je fais les rendez-vous, les lessives, les câlins, les papiers de la mutuelle. Et entre deux gestes ordinaires, je me demande comment on survit à ça. Comment on regarde encore quelqu’un sans revoir tous ses mensonges.

Le pire, c’est peut-être pas même la liaison. C’est le choix qu’il a fait au moment où j’avais le plus besoin de lui.

Vous feriez quoi, vous, à ma place ? Est-ce qu’on peut recoller un mariage quand la confiance a été piétinée au milieu des ordonnances, de la fièvre et des nuits blanches ?