Je me suis promis de ne jamais abandonner mon mari après son AVC, mais aujourd’hui je ne sais plus si je le sauve… ou si je suis en train de me perdre

« Laisse-moi tranquille ! »

Le verre a frappé le carrelage juste à côté de mon pied. Il ne s’est pas cassé, mais moi, j’ai senti quelque chose céder à l’intérieur. J’étais debout dans la cuisine, en chaussettes, avec son pilulier dans une main et sa compote dans l’autre. Il était à peine neuf heures du matin.

Mon mari, Julien, me regardait avec une colère que je ne lui connaissais pas avant son AVC. Son visage avait changé, bien sûr. Son corps aussi. Mais le plus dur, c’est son regard. Par moments, j’ai l’impression qu’il est encore là. Et la seconde d’après, il me parle comme à une ennemie.

« Tu veux me droguer, c’est ça ? T’attends quoi, que je crève plus vite ? »

J’ai fermé les yeux deux secondes. Juste deux. Pour ne pas répondre n’importe quoi. Pour ne pas hurler. Pour ne pas pleurer encore.

Avant, Julien était menuisier. Un homme calme. Fier. Pas très bavard, mais tendre à sa façon. On avait nos petites habitudes, notre maison à Limoges, les courses au Leclerc le samedi, le café pris trop chaud le dimanche matin. Une vie simple. Pas parfaite, mais une vraie vie.

Et puis il y a eu l’AVC, il y a dix-sept mois.

Un appel des urgences. Le SAMU. Les mots qu’on ne comprend pas tout de suite. Réanimation. Séquelles. Rééducation. Je me souviens du couloir blanc, de l’odeur de javel, du neurologue qui parlait doucement comme si ça rendait les choses moins violentes. Il m’a dit que Julien vivrait. Sur le moment, j’ai cru que c’était l’essentiel.

Je ne savais pas encore ce que ce “vivrait” allait vouloir dire.

Il est rentré à la maison six mois plus tard. Hémiplégie partielle. Troubles de l’humeur. Perte d’autonomie. Fatigue extrême. Et une agressivité imprévisible. Le centre de rééducation avait parlé d’un retour à domicile “possible avec accompagnement”. Possible. Ce mot me donne envie de rire nerveusement maintenant.

L’accompagnement, c’est moi.

Moi qui le lève quand il n’y arrive pas. Moi qui nettoie quand il rate la bassine ou refuse les protections. Moi qui gère les ordonnances, les rendez-vous, la kiné, l’orthophoniste, les papiers de la MDPH, les appels à la mutuelle, les nuits hachées, les repas mixés parce que monsieur décide que ça le dégoûte puis réclame autre chose dix minutes après.

Et quand il est de mauvaise humeur, c’est moi aussi qui prends.

« T’es même pas capable de couper la viande correctement. »

« Arrête de me regarder comme ça. »

« T’es contente, hein ? Maintenant sans toi je peux rien faire. »

La première fois qu’il m’a attrapée par le poignet, j’ai eu plus mal au cœur qu’à la peau. Il a serré fort, en tremblant, parce que je voulais l’aider à se relever. Après, il a pleuré comme un enfant. Il répétait :

« C’était pas moi… C’était pas moi… »

Et moi, comme une idiote peut-être, je l’ai pris dans mes bras.

Ma sœur, Céline, me dit que je vais y rester.

Elle est venue un mardi soir, elle a ouvert le frigo, il n’y avait presque rien. Moi, j’avais oublié de manger à midi. J’avais les cheveux gras, le pull taché, et je ne savais même plus depuis quand je n’étais pas sortie juste pour marcher. Elle m’a regardée longtemps avant de dire :

« Claire, tu t’écroules. Ça se voit. »

J’ai répondu trop vite, comme toujours.

« Ça va. »

Elle a tapé du plat de la main sur la table.

« Non, ça va pas ! Tu dors trois heures par nuit. T’as maigri. Tu sursautes au moindre bruit. Et lui, il a besoin de soins que tu peux plus assurer seule. C’est pas une honte. »

Ma fille, Lucie, pense pareil. Elle vit à Tours, elle vient quand elle peut, avec sa culpabilité de ne pas être plus là. La dernière fois, elle a entendu son père m’insulter parce que la télécommande était tombée.

Le soir, quand il s’est endormi, elle m’a dit dans le salon :

« Maman… si ça avait été toi à sa place, papa n’aurait jamais pu faire tout ça tout seul. Jamais. »

Cette phrase m’a transpercée parce que je sais qu’elle a raison.

Mais moi, j’ai dit “pour le meilleur et pour le pire”. Je l’ai dit devant le maire, devant nos familles, devant la vie entière. Je sais bien qu’un AVC n’annule pas l’amour. Je sais bien qu’il souffre, qu’il a honte, qu’il se voit diminuer, qu’il s’en veut parfois d’être devenu cet homme-là.

Le problème, c’est que moi aussi je souffre. Et ça, j’ai l’impression de ne pas avoir le droit de le dire.

Il y a deux semaines, j’ai fait un malaise dans la salle de bain. Pas spectaculaire. Juste mon corps qui a décidé stop. Je me suis réveillée assise par terre, contre le panier à linge, avec Julien qui m’appelait depuis la chambre sans pouvoir venir. J’avais la tête qui tournait, le cœur qui cognait trop vite. Et ma première pensée, ça n’a pas été “je vais mal”.

Ça a été : “Mince, il n’a pas eu ses médicaments.”

Quand le médecin est passé, il a parlé d’épuisement sévère. Il m’a demandé si j’avais envisagé un accueil temporaire, un centre spécialisé, un EHPAD. Rien que le mot, j’ai eu l’impression de trahir Julien. De le ranger quelque part. De l’abandonner.

Et pourtant… hier soir, en l’aidant à se coucher, il m’a repoussée en criant qu’il me détestait. Cinq minutes après, il me demandait d’une voix cassée de lui remonter la couverture comme avant. Je l’ai fait. Puis je suis allée pleurer dans la buanderie, en silence, pour qu’il n’entende pas.

Je ne sais plus où est la frontière entre l’amour et le sacrifice. Je ne sais plus si le garder à la maison, c’est le respecter… ou juste refuser de voir que je ne tiens plus.

Est-ce qu’on abandonne quelqu’un quand on accepte enfin de se faire aider ?

Ou est-ce qu’on se ment quand on appelle dévouement ce qui est peut-être en train de nous détruire ?