Toute ma vie, j’ai répété : « Je n’ai aucun talent » — jusqu’au jour où le pinceau a bouleversé mon existence
« Tu rêves, Lucie. Arrête un peu de perdre ton temps à griffonner. Ce n’est pas ça qui paiera le loyer ! » hurle Maman, sa voix perçant le soir habituellement silencieux de notre petit appartement du Pré-Saint-Gervais. Je n’ai que treize ans, et déjà les crayons me brûlent les doigts. Je les range rapidement dans une boîte en métal, comme si mes envies d’ailleurs pouvaient s’y enfermer avec les bouts de graphite. Plus tard, au lycée, c’est Madame Lefèvre, ma prof de dessin, qui regarde mes feuilles ternes et soupire : « Tu sais, Lucie… tout le monde n’a pas un don. » Je souris timidement, mais au fond, c’est comme si on m’avait épinglée, la tête la première contre un mur de grisaille. Alors, j’ai arrêté d’y croire. J’ai arrêté de rêver.
Les années passent, rythmées par le métro bondé, les regards vides des collègues, la lumière crue du néon au-dessus de ma caisse au Monoprix de la rue Oberkampf. J’ai vingt-neuf ans, un petit garçon, Pierre, qui réclame des dinosaures au petit-déjeuner, et un compagnon, Étienne, dont le rire s’est perdu quelque part entre les factures EDF et les fins de mois difficiles. Le soir, je plie des bodies minuscules, j’empile des chaussettes solitaires, je prépare des gratins de surgelés, et, parfois, très tard, quand tout le monde dort, je pose ma tête contre la fenêtre, à regarder Paris qui ne dort jamais. À chaque reflet, j’évite mon propre regard.
Un samedi pluvieux de janvier, Étienne m’annonce qu’il part voir ses copains et qu’il va « prendre l’air ». Pierre est malade, la pluie n’en finit pas de battre les vitres, et je me sens écrasée par la monotonie. Comme une automate, j’ouvre la vieille armoire de l’entrée pour faire un peu de tri, et je tombe sur une boîte que j’avais oubliée : ma boîte à crayons d’adolescente. Mon cœur manque un battement. J’effleure du doigt le vieux pinceau, durci par le temps et l’abandon. Un élan absurde me pousse à sortir une feuille blanche, à attraper les aquarelles sèches laissées par Mamie Jeanne et à les mouiller prudemment.
Ma main tremble, mais je trace timidement une tâche bleue, puis une autre, puis une explosion de jaune, un rayon qui explose au milieu de la page comme pour narguer la pluie dehors. Sans réfléchir, je laisse courir mon pinceau sur la feuille. Quelque chose en moi s’ouvre, se fissure, une chaleur longtemps contenue envahit ma poitrine. Je n’entends même plus Pierre tousser dans sa chambre. Je peins, je salis, je laisse mes doigts plonger un peu dans l’eau. Je deviens la pluie, la lumière, la tempête.
Quand Étienne rentre, ses chaussures claquent sur le carrelage et sa voix me tire violemment de ma bulle. « T’es sérieuse ? Tu vas pas commencer à te la jouer artiste ! » Le ton est sec. Les couleurs sur ma feuille paraissent d’un coup beaucoup plus pâles. Pierre, réveillé par les éclats, accourt, ses yeux brillants : « C’est joli, Maman ! C’est toi qui as fait ça ? » Je voudrais pouvoir effacer le sourire fier qui se bat contre la gêne sur mon visage. Étienne soupire, prend sa bière, et s’enferme dans la chambre. Mais ce soir-là, je refuse de replier la feuille. Au contraire, je la scotche sur le frigo. Une toute petite victoire invisible.
Les semaines suivantes, je me surprends à voler des moments pour peindre encore. Entre deux lessives, entre deux « Maman, viens jouer », entre deux disputes sur l’argent. Je peins la Seine, la pluie sur les toits, la lune qui veille sur les balcons. Pierre me regarde et m’apporte des fleurs en papier, « pour mettre dans tes tableaux, Maman ». Une nuit, après une journée exécrable, j’ose publier une photo de mon aquarelle sur un groupe Facebook « Passion Aquarelle – Île de France ». Le cœur battant, je jette mon téléphone sous l’oreiller. À l’aube, il y a cent likes, dix-sept commentaires. Des mots gentils, d’encouragement. J’en pleure, silencieusement, le visage caché dans mon coussin pour qu’Étienne ne me voie pas.
Mais Étienne, lui, ne change pas. Il râle, m’accuse de délaisser la maison, d’être distraite, de « croire que tu vas devenir Monet ». Je voudrais lui hurler que je ne peins pas pour être Monet, mais pour exister, pour survivre. Un soir, lors d’un dîner chez mes parents, Maman découvre par hasard mon carnet dans mon sac. Elle fronce les sourcils, puis me lance, mi-ironique, mi-attristée : « Tu es encore à la lune, toi. La vraie vie, c’est pas ça, Lucie. » Je serre les dents. Papa ne dit rien, il mâche son pain, l’air vide. J’ai honte. Je voudrais me cacher.
En rentrant, Pierre glisse sa main dans la mienne, il murmure : « T’es la plus forte, Maman. » Et ce sont ses mots qui me portent pendant des jours. Je m’inscris à un atelier d’aquarelle dans le 11e, je découvre d’autres femmes, d’autres histoires d’enfance étouffée, de vocation bâillonnée. On rit, on parle, on pleure parfois, en trempant nos pinceaux dans un verre de rosé, un vendredi soir. Chaque tableau terminé est une victoire sur les injonctions, sur mes peurs, sur tout ce qui voudrait m’éteindre.
Un après-midi, je reviens à la maison, amoureuse de mes propres couleurs. La porte est restée grande ouverte, Étienne n’est plus là. Sur le frigo, il n’y a plus rien. Je découvre un mot rapide : « Je pars. J’en peux plus de te voir rêver au lieu de vivre. » Un vertige me prend. La solitude pèse, mais un calme inespéré descend sur mon appartement. Pierre, silencieux, se blottit contre moi. Je sais que le plus dur commence, mais je sens surtout que, pour la première fois, je suis vivante.
Mon ex me dit que je suis égoïste, ma mère me trouve irresponsable. Mais chaque matin, je sors mes pinceaux avec Pierre, on colore les jours, on invente notre monde. Mon premier tableau vendu sur Internet a payé nos courses ce mois-ci. Et je ris de cette ironie douce-amère : toute ma vie, j’ai cru que je n’avais pas de talent. Peut-être que la question, en fait, ce n’est pas le talent… mais le courage d’essayer, et de recommencer chaque matin.
À vous qui lisez : combien d’années allez-vous encore attendre avant de vous autoriser à suivre une passion, même petite, même maladroite ? Croyez-vous vraiment qu’on n’a qu’une seule vie ?