La tasse brisée : Entre ambition et amour, mon cœur a vacillé
— Tu sais très bien que je n’ai pas le choix, Amélie.
Son ton était dur, presque métallique. Je serrais la tasse entre mes mains, les jointures blanchies par la colère que je retenais. Dans la lumière blafarde de notre petite cuisine de Montreuil, j’essayais de lire dans ses yeux la trace de cet homme qu’il était avant, cet homme doux qui me préparait du café les dimanches matins, quand tout semblait possible.
— Tu appelles ça ne pas avoir le choix ? dis-je, la voix brisée. Mais c’est toi qui décide, Gabriel. C’est toi qui choisis de partir à Lyon pour ce poste, pour cette entreprise, encore ! Tu as déjà choisi cent fois, et ce soir tu choisis encore : pas moi.
Le silence qui a suivi était si lourd que j’ai cru étouffer. J’ai alors posé la tasse un peu trop vite sur le bord de la table. Elle a glissé, effleuré le coin, puis s’est écrasée sur le carrelage. Le bruit m’a déchiré le cœur — le même bruit que lorsqu’on réalise que tout est fini mais qu’on n’ose pas encore se l’avouer.
Un frisson m’a parcouru. Gabriel n’a pas bronché. Il a ramassé les morceaux sans un mot, presque mécaniquement. Cette scène aurait pu être banale, un instant de vie ordinaire, mais pour moi c’était tout l’inverse : c’était la fin du monde.
Dans les jours qui ont suivi, j’ai erré dans notre petit appartement, étrangère à ma propre vie. Nos photos accrochées au mur, la couette froissée sur le lit, le vieux chat Ronron qui miaulait pour que je daigne remplir sa gamelle. Partout, je voyais les traces de son passage, de notre vie à deux. Et pourtant, il n’y avait plus de nous. Plus vraiment. Juste moi, et la place qu’il laissait — cet espace vide, douloureux, impossible à combler.
Une semaine plus tard, ma mère m’a appelée. Sa voix parvenait depuis la Bretagne, chaude et fatiguée, emplie d’inquiétude. « Amélie, ma belle, tu ne peux pas tout donner pour quelqu’un qui ne te regarde plus. Viens à la maison, prends du recul, tu veux ? » Mais pourrais-je revenir chez mes parents à trente-trois ans, comme si j’étais cette adolescente paumée que j’essayais justement d’oublier ?
Au bureau aussi, tout me semblait vide. Je travaillais dans un cabinet d’architectes, mais chaque projet me paraissait futile depuis que mon propre édifice s’était effondré. Un midi, Solène, ma collègue, m’a prise à part. Ses mots m’ont frappée :
— Tu sais Amélie, il y en a, des hommes, pour qui l’ambition passe avant tout. Mais toi, t’as réfléchi à ce que toi tu veux, vraiment ? Pas ce qu’on attend de toi ou ce que Gabriel croit devoir sacrifier. Toi, Amélie.
Cette phrase a commencé à labourer mon esprit. Qu’est-ce que je voulais, moi ? N’étais-je pas aussi ambitieuse que Gabriel, autrefois ? J’ai repensé au concours d’architecture que je n’avais jamais tenté, à cette envie d’ouvrir une petite librairie-café dans le XIe, balayée parce que ce n’était jamais « le bon moment ». Et puis, il y avait ce projet d’enfant, toujours remis à plus tard, « quand la carrière sera stable », « quand on aura déménagé »… Mais il n’y avait jamais de bon moment, ni pour aimer, ni pour se choisir soi-même.
Les disputes avec Gabriel s’étaient multipliées ces derniers mois. Au début, c’était l’excitation : ses yeux brillaient quand il parlait de son nouveau projet de tour à La Défense. Puis il y eut les réunions tardives, les week-ends sacrifiés, les anniversaires oubliés. Et à chaque fois, la même rengaine : « Tu comprends, c’est pour nous, pour notre avenir. » Mais à force de courir après un « nous » hypothétique, il avait fini par m’oublier, là, juste à côté.
J’ai repensé à la première fois où il m’avait emmenée voir la Seine la nuit : « Regarde, Amélie, Paris est un terrain de jeu géant. On va le conquérir, tous les deux. » Pourquoi fallait-il que ce soit toujours dans sa bataille à lui ?
Un soir, j’ai croisé ma voisine, Madame Dubois, qui promenait son chien. Elle, veuve depuis quinze ans, n’avait jamais quitté son petit appartement car « on n’est bien que là où sont nos souvenirs ». Elle m’a fait entrer, m’a servi une verveine, et, entre deux éclats de rire, m’a confié :
— On croit qu’on s’efface pour éveiller l’autre. Mais au bout du compte, on ne devient qu’une ombre. Toi, tu vaux mieux que ça, ma petite.
Les jours ont passé. L’absence de Gabriel est devenue moins cuisante, plus insidieuse ; elle a fini par s’étirer dans le quotidien, jusqu’à ce que je réalise que je n’étais plus triste, juste différente. J’ai commencé à écrire, à griffonner des plans pour cette librairie, à rêver à nouveau. Vos rêves finissent par ressusciter, même sous les décombres d’une histoire d’amour avortée.
Et puis, bien sûr, il a rappelé. La voix grave, hésitante. « Pardonne-moi, Amélie. Je n’ai rien compris. Sans toi, je ne suis rien. » Mon cœur s’est serré, mais je savais déjà que quelque chose s’était brisé, bien avant la tasse, bien avant son départ. J’ai voulu lui répondre que moi non plus je n’étais rien sans lui, mais c’eût été mentir. J’étais redevenue moi.
J’ai fini par accepter la réalité. Aujourd’hui, j’ai enfin envoyé mon dossier pour ce concours d’architecture dont je rêvais tant. Et pour la première fois, je ne le fais pas « pour nous ». Juste pour moi.
Parfois, le matin, je tiens une tasse de café entre mes mains, et je la regarde longuement. Peut-être qu’un jour, je laisserai sa mémoire s’effacer dans un éclat de porcelaine. Mais pour l’instant, elle me rappelle que tout peut voler en éclats, et que parfois, c’est le début d’autre chose.
Et vous, si vous aviez dû choisir entre votre amour et vos rêves, auriez-vous eu le courage de vous choisir, vous ? Est-il possible d’aimer sans se perdre ?