Chaque jour, je cuisine pour lui : jusqu’où peut-on s’oublier par amour ?
« Tu ne vas quand même pas me resservir le gratin d’hier soir, Suzanne ? » La voix de Pierre résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la poignée de la casserole, les jointures blanchies par la tension. Il est 6h45, la lumière grise de l’aube filtre à peine à travers les rideaux. Je n’ai dormi que quatre heures cette nuit, hantée par la liste des courses, les repas à préparer, la lessive à lancer. Mais Pierre, lui, attend son œuf coque, son pain grillé, son café fort, tout juste préparés.
Je me souviens du temps où cuisiner était un plaisir, une fête partagée avec ma mère dans notre petit appartement de Lyon. Aujourd’hui, c’est devenu une corvée, un rituel sans fin. Pierre ne veut rien savoir des restes. « Ce n’est pas sain, ça perd tout son goût », répète-t-il, comme une rengaine. J’ai essayé de lui expliquer, de lui montrer que réchauffer un plat n’enlève rien à l’amour qu’on y a mis. Mais il hausse les épaules, me regarde comme si je venais d’une autre planète.
Le soir, je rentre du travail, lessivée. Je suis assistante dans un cabinet d’avocats, et mes journées sont rythmées par les dossiers urgents, les appels, les collègues qui me demandent toujours plus. Mais à la maison, c’est une autre course qui commence. Je me jette sur les casseroles, j’épluche, je coupe, je mijote. Parfois, j’ai envie de tout laisser tomber, de commander une pizza, de m’affaler sur le canapé. Mais Pierre n’aime pas la nourriture industrielle. Il veut du frais, du fait maison, chaque jour, chaque repas.
Un soir, alors que je prépare un pot-au-feu, ma fille Camille entre dans la cuisine. Elle a quinze ans, l’âge des révoltes silencieuses. Elle me regarde, les sourcils froncés. « Maman, pourquoi tu fais tout ça ? Papa pourrait se débrouiller, non ? » Je souris, gênée. « Tu sais bien, il n’aime pas les restes… » Elle soupire, lève les yeux au ciel. « Et toi, tu aimes ça ? »
La question me frappe en plein cœur. Est-ce que j’aime ça ? Est-ce que je me suis déjà posé la question ? J’ai l’impression d’être un fantôme dans ma propre vie, de courir après une perfection que personne ne me demande, sauf lui. Le week-end, quand mes amies se retrouvent au café, je décline l’invitation. « Je dois préparer le déjeuner », je mens. En réalité, je n’ai plus la force de parler, de rire, de me confier. Je me sens seule, terriblement seule.
Un dimanche, alors que je prépare une tarte aux poireaux, ma mère m’appelle. Sa voix est douce, rassurante. « Tu as l’air fatiguée, ma chérie. » Je craque, les larmes coulent sans que je puisse les retenir. « Je n’en peux plus, maman. Pierre ne veut jamais manger deux fois la même chose. Je passe ma vie à cuisiner, à nettoyer, à recommencer. » Elle soupire, me rappelle qu’elle aussi, autrefois, s’est oubliée pour un homme. « Mais tu as le droit de dire non, Suzanne. Tu as le droit de penser à toi. »
Le soir même, je tente une expérience. Je sers à Pierre le reste du gratin de la veille, discrètement réchauffé. Il pique une fourchette, mâche, s’arrête. « Ce n’est pas frais, ça. Tu sais bien que je n’aime pas ça. » Je sens la colère monter, une vague brûlante. « Pierre, tu crois que c’est facile, de tout refaire chaque jour ? Tu crois que je n’ai pas envie de me reposer, moi aussi ? » Il me regarde, surpris, comme s’il découvrait une étrangère. « Tu exagères, Suzanne. Ce n’est pas la mer à boire. »
Je quitte la table, la gorge serrée. Camille me rejoint dans le couloir, pose une main sur mon épaule. « Tu devrais lui dire ce que tu ressens, maman. » Mais comment lui dire ? Comment expliquer à un homme qui n’a jamais levé le petit doigt en cuisine que chaque plat, chaque assiette, est un morceau de moi que je sacrifie ?
Les jours passent, la fatigue s’accumule. Un matin, je me réveille avec une migraine atroce. Je n’ai pas la force de me lever. Pierre frappe à la porte. « Suzanne, le petit-déjeuner ? » Je ne réponds pas. Il entre, me trouve allongée, les yeux fermés. « Tu es malade ? » Je hoche la tête. Il hésite, puis quitte la pièce. J’entends des bruits dans la cuisine, maladroits. Pour la première fois, il se prépare un café, fait griller du pain. Camille le regarde, amusée. « Tu vois, papa, ce n’est pas si compliqué. »
Ce jour-là, je reste au lit. Je pense à ma vie, à mes rêves oubliés. J’aimais peindre, lire, marcher au bord du Rhône. Tout ça s’est dissous dans la routine, dans le souci de plaire, de satisfaire. Mais à quel prix ?
Le soir, Pierre s’assied à côté de moi. Il semble gêné, presque vulnérable. « Je ne me rendais pas compte que c’était si difficile pour toi. » Je le regarde, fatiguée. « Je ne peux plus continuer comme ça, Pierre. J’ai besoin de temps pour moi, de respect pour ce que je fais. » Il acquiesce, silencieux. Je sens que quelque chose a changé, une fissure dans la carapace.
Depuis ce jour, j’ai décidé de lâcher prise. Parfois, il y a des restes sur la table. Parfois, Pierre râle, mais il mange. Camille m’aide, on rit, on partage. Je retrouve peu à peu le goût de vivre, de cuisiner pour le plaisir, pas par obligation.
Mais je me demande : combien de femmes, en France, vivent encore dans l’ombre de ces petites tyrannies du quotidien ? Combien d’entre nous s’oublient pour ne pas faire de vagues ? Est-ce vraiment ça, l’amour ?