J’ai cru que ma petite-fille avait une gastro. Depuis son opération en urgence, ma fille ne me laisse plus seule avec elle
— Je t’avais demandé d’appeler le médecin, maman. Pas de décider qu’elle faisait du cinéma.
Claire tenait le blouson de sa fille contre elle, dans le couloir des urgences. Derrière une porte, on préparait Lucie pour le bloc. J’ai voulu toucher le bras de ma fille. Elle a reculé.
— Ne me touche pas.
Ce matin-là, ma petite-fille de neuf ans était arrivée chez moi avec son cartable et le visage pâle. Son école avait appelé Claire la veille : elle avait vomi. Ma fille, caissière dans un supermarché près de Tours, ne pouvait pas manquer une autre journée.
Depuis sa séparation, chaque absence se voyait sur sa paie. Alors j’avais dit oui. Comme toujours.
À huit heures, Lucie avait refusé sa tartine.
— J’ai mal au ventre, mamie.
Je lui avais installé une couverture sur le canapé. Il y avait une gastro dans sa classe. Pour moi, c’était évident.
Claire m’a appelée pendant sa pause.
— Elle a encore mal ?
— Oui, mais elle regarde la télé.
— Si ça continue, appelle le cabinet. Et si elle a vraiment très mal, tu fais le 15. N’attends pas.
J’ai répondu un peu sèchement :
— J’ai élevé deux enfants, quand même.
Cette phrase, je voudrais pouvoir l’arracher de ma bouche.
Vers midi, Lucie marchait pliée. Elle a repoussé son assiette de pâtes. Quand j’ai posé la main sur son ventre, elle a pleuré.
J’ai pensé au stress. À son père qui annulait encore un week-end. Aux disputes qu’elle entendait malgré les portes fermées.
— Ton petit ventre garde tous tes soucis, ma chérie.
Elle m’a regardée sans répondre.
Claire a rappelé. Je lui ai dit que Lucie se reposait. C’était vrai. Ce que je n’ai pas dit, c’est qu’elle n’arrivait plus à se lever normalement.
Je voulais éviter que ma fille quitte sa caisse en catastrophe. Et puis, honnêtement, je voulais avoir raison.
À quinze heures, Lucie a vomi sur le tapis. Elle tremblait.
— Mamie, ça fait trop mal.
Là seulement, j’ai appelé le 15.
J’ai suivi les consignes, ouvert la porte, préparé sa carte Vitale. Mes mains tremblaient tellement que j’ai renversé tout le contenu de mon sac.
Quand les secours sont arrivés, Lucie ne voulait plus qu’on la bouge.
À l’hôpital, on nous a parlé d’un appendice perforé, d’une péritonite, d’une opération urgente. Le chirurgien n’a pas dit que tout aurait été évité en consultant plus tôt. Il a dit :
— Une douleur qui s’aggrave comme ça nécessite une évaluation rapide.
Claire m’a regardée. Je me suis mise à fixer le sol.
L’intervention a été longue. Ensuite, il y a eu les perfusions, les antibiotiques, plusieurs jours d’hospitalisation. Lucie pleurait quand il fallait se redresser dans le lit.
J’entendais encore ma propre voix : « C’est sûrement une gastro. »
Le deuxième jour, Claire m’a demandé de partir.
— Elle a besoin de calme.
— Je peux au moins rester pendant que tu manges ?
— Non. Je ne te la confie plus.
Je n’ai pas protesté. J’ai récupéré mon manteau avec mon petit sac de compotes, ridicule cadeau pour une enfant qui pouvait à peine manger.
À la maison, le tapis portait encore une trace. Je suis restée devant pendant longtemps.
Après la sortie de Lucie, j’ai envoyé des messages. Trop. Des excuses, des propositions de courses, de ménage. J’ai même proposé de payer les heures que Claire avait perdues.
Elle m’a répondu :
« J’ai besoin de savoir que tu m’écoutes quand il s’agit de ma fille. Pas que tu répares tout avec des services. »
Ça m’a fait mal parce que c’était vrai.
Trois mois ont passé. Lucie a repris l’école. Elle court à nouveau, réclame des crêpes et montre sa cicatrice sans gêne.
Je la vois le dimanche, chez Claire. Jamais seule.
L’autre jour, elle s’est blottie contre moi.
— Pourquoi tu viens plus me chercher ? T’es fâchée ?
J’ai senti Claire s’immobiliser près de l’évier.
— Non, ma puce. J’ai fait une grosse erreur. Ta maman a besoin de temps.
Lucie a glissé sa main dans la mienne.
— Moi, je t’aime quand même.
J’ai attendu les toilettes pour pleurer.
Je voudrais retrouver notre vie d’avant, mais Claire n’a pas à me rassurer pour soulager ma honte. Alors je viens quand elle m’invite. J’écoute. Je demande avant de faire.
Comment regagner une confiance qu’on a soi-même abîmée ? J’essaie d’accepter que ce ne soit pas à moi de décider quand j’aurai assez attendu.