Après la naissance de ma fille, j’ai failli perdre ma meilleure amie parce que ma mère la jugeait dangereuse pour mon couple
— Supprime son numéro, Lucie. Tu verras, tu seras plus tranquille.
Ma mère tenait Louise contre son épaule. Ma fille venait enfin de s’endormir. Sur la table, mon téléphone affichait un message de Claire : « J’ai fait quelque chose ? Dis-le-moi, au moins. »
J’avais les mains dans l’eau de vaisselle. J’ai regardé ma mère, puis l’écran.
— Elle veut juste comprendre pourquoi je ne réponds plus.
— Elle comprendra quand elle aura une famille.
Cette phrase-là, je l’avais entendue tellement souvent que j’avais fini par la penser moi aussi.
Claire était ma meilleure amie depuis le lycée. Elle connaissait mes parents avant leur divorce, mon premier appartement humide, les années où je comptais les pièces pour acheter du pain. À la maternité, elle avait apporté des culottes propres et un sandwich, parce que j’avais raté le dîner.
Elle n’avait ni mari ni enfant. Pour ma mère, c’était devenu un défaut de caractère.
Au début, ses remarques semblaient presque bienveillantes.
— Elle est gentille, mais elle ne peut pas comprendre ta vie maintenant.
Puis, quand Claire proposait de passer :
— Julien rentre du travail. Il n’a peut-être pas envie de trouver ta copine dans son salon.
Julien, lui, répondait exactement l’inverse.
— Invite-la. Je prendrai Louise, vous pourrez parler tranquillement.
Mais ma mère venait trois après-midi par semaine. Elle pliait le linge, remplissait le réfrigérateur, me permettait parfois de dormir une heure. J’avais besoin d’elle. Alors je n’osais pas discuter ses certitudes.
Mon congé maternité touchait à sa fin. Je travaillais à l’accueil d’un cabinet dentaire et la seule idée de reprendre me serrait la gorge. Avec la garde à payer et le crédit de la voiture, prolonger mon arrêt sans salaire n’était pas possible.
Je dormais par morceaux. Je pleurais parfois devant un biberon renversé. Ça paraît idiot, dit comme ça, mais c’était la goutte.
À Claire, j’aurais pu le dire.
À la place, j’ai commencé à annuler.
Une promenade. Un café. Son anniversaire.
Je lui écrivais : « Désolée, compliqué avec la petite. » Puis je laissais ses réponses sans suite. Plus j’attendais, plus revenir me semblait difficile.
Un soir, Julien m’a trouvée assise par terre, entre le panier à linge et le lit. Louise dormait. Moi, je n’arrivais plus à m’arrêter de pleurer.
— Appelle Claire, a-t-il dit.
— Pour qu’elle me raconte son prochain week-end pendant que je ressemble à ça ?
Il s’est accroupi devant moi.
— Depuis quand tu parles d’elle comme ça ?
Je n’ai rien répondu. Je savais très bien depuis quand.
Quelques jours plus tard, j’ai appelé Claire pendant ma pause déjeuner. J’étais derrière le cabinet, près des poubelles, mon sandwich sur les genoux.
— Tu me manques, j’ai soufflé.
Elle a gardé le silence.
— Moi aussi. Mais tu sais ce qui m’a fait mal ? Tu m’as dit que tu ne pouvais pas voir quelqu’un qui ne comprenait pas tes priorités.
J’avais oublié les mots exacts. Pas elle.
— C’était injuste.
— Oui. J’ai proposé de garder Louise pendant ton rendez-vous chez la sage-femme. Tu ne m’as même pas répondu.
Je me suis mise à pleurer. Elle n’a pas essayé de me rassurer tout de suite. Elle avait le droit d’être blessée.
Le lendemain, devant ma mère et ce message auquel je n’avais toujours pas répondu, j’ai sorti les mains de l’évier.
— Je ne vais pas supprimer son numéro. Je vais l’inviter samedi.
Ma mère a serré les lèvres.
— Je te donne mon avis pour ton bien.
— Je sais. Mais tu ne décideras plus qui peut entrer chez moi.
Elle m’a tendu Louise un peu brusquement, puis a repris son manteau. J’ai eu envie de m’excuser pour qu’elle reste. Je me suis retenue.
Claire est venue samedi avec une tarte un peu écrasée. Sur le palier, aucune de nous ne savait comment se dire bonjour.
— Je suis désolée de t’avoir traitée comme un danger, j’ai fini par dire.
— Je veux bien revenir. Mais pas faire semblant que ça n’a pas existé.
On a parlé longtemps. Julien est sorti avec la poussette. Pour une fois, je n’ai pas consulté l’heure toutes les cinq minutes.
Ma mère aide toujours, moins souvent. Elle n’approuve pas tout. Je ne lui demande plus de tout approuver.
J’apprends à être mère sans renoncer aux femmes qui m’aident à tenir. Pourquoi faudrait-il choisir entre sa famille et une amitié qui ne lui a jamais fait de mal ?