Mon mari me reprochait chaque euro dépensé pour notre fils, pendant qu’il payait des nuits d’hôtel à une autre
— Quarante-sept euros pour des chaussures ? Tu crois que je travaille pour ça ?
Julien avait jeté le ticket sur la table, entre les devoirs de Louis et son verre de lait. Notre fils avait huit ans. Ses anciennes baskets prenaient l’eau, mais devant le visage fermé de son père, il avait caché ses pieds sous sa chaise.
— Elles étaient en promotion, j’ai répondu.
— Avec toi, il y a toujours une bonne raison.
Louis s’est levé sans finir son goûter. J’ai entendu sa porte se fermer doucement. Même se mettre en colère, il n’osait plus.
Depuis des mois, notre maison ressemblait à ça : des portes qu’on refermait sans bruit, des phrases qu’on avalait, et moi qui vérifiais le prix du beurre avant de le mettre dans le chariot.
J’avais quitté mon emploi de vendeuse après la naissance de Louis. Entre les horaires du magasin, les samedis travaillés et les frais de garde, Julien avait dit que ça ne valait pas la peine.
« On fera autrement quand il sera à l’école. »
Puis sa promotion était arrivée. Ses déplacements aussi. Quand je parlais de retravailler, il demandait qui gérerait les mercredis, les vacances, les rendez-vous.
Alors j’étais restée. Ça s’était fait comme ça, enfin… pas tout à fait sans mon accord. Mais je n’avais jamais accepté de devoir justifier l’achat d’un paquet de culottes.
Je connaissais les dates des prélèvements par cœur. Malgré ça, nous finissions régulièrement à découvert.
Julien disait que je gérais mal.
Le jeudi suivant, je cherchais une facture sur notre ordinateur commun quand un courriel de réservation est apparu dans sa messagerie, restée ouverte. Deux nuits dans un hôtel à Annecy. Deux adultes. Petit déjeuner inclus.
Ces dates-là, il devait être à un salon professionnel à Lyon.
J’ai regardé le montant : quatre cent trente-huit euros.
J’ai pensé aux chaussures. Pas tout de suite à une femme. Aux chaussures de mon fils, à sa honte devant son bol.
Quand Julien est rentré, j’avais imprimé la réservation.
— Tu y vas avec qui ?
Il a posé ses clés, puis retiré sa veste. Lentement. Ce calme m’a fait plus peur qu’un cri.
— Tu fouilles mes affaires, maintenant ?
— Avec qui, Julien ?
Il a fini par dire son prénom. Élodie. Une collègue. Depuis sept mois.
Sept mois pendant lesquels j’avais cru qu’il était épuisé, inquiet pour son travail, déçu par notre vie. J’avais proposé des sorties, essayé de lui parler, pris sur moi quand il se détournait dans le lit.
— Je ne savais pas comment te le dire.
— Mais me reprocher les courses, ça, tu savais.
Il a baissé les yeux.
Puis il a dit que notre couple n’allait plus bien depuis longtemps. J’ai failli lui demander pardon. C’est ça qui me fait encore mal aujourd’hui : pendant une seconde, j’ai cherché ce que j’aurais pu mieux faire.
Louis est apparu dans le couloir.
— Vous allez divorcer ?
Je me suis accroupie devant lui. J’avais les jambes qui tremblaient.
— On va changer certaines choses. Mais toi, tu n’as rien fait.
Cette nuit-là, j’ai appelé ma mère depuis la salle de bains.
— Tu peux nous prendre quelques jours ?
— Je prépare le lit.
Elle n’a rien demandé d’autre. J’ai pleuré en silence, assise sur le panier à linge.
Le lendemain, j’ai rangé nos vêtements dans deux sacs. Julien m’a regardée prendre les papiers de Louis.
— Tu pars sur un coup de tête. Tu vas vivre avec quoi ?
Je n’avais pas de réponse rassurante. Trois cent douze euros sur mon compte personnel, un CV vieux de huit ans et une peur immense.
— Je vais chercher.
Ma mère habite à vingt minutes de l’école. J’ai prévenu Julien que Louis resterait scolarisé au même endroit et qu’il pourrait le voir. Je quittais notre maison, je ne voulais pas arracher à notre fils tout ce qu’il connaissait.
Depuis, j’ai pris rendez-vous avec une conseillère de France Travail et demandé une consultation juridique gratuite. Je cherche un poste en vente, à des horaires compatibles avec l’école.
Hier, j’ai envoyé trois candidatures pendant que Louis faisait ses devoirs dans la cuisine de ma mère.
Je n’ai pas encore retrouvé mon indépendance. Mais je ne demande plus la permission d’essayer.
Comment ai-je pu finir par croire que ne pas rapporter de salaire m’enlevait le droit d’être respectée ?