Ma mère avait annoncé à toute la famille que je rentrais vivre au village. J’avais seulement dit que je réfléchirais à venir dimanche.

— Si tu ne viens pas dimanche, ne m’appelle plus maman.

J’avais le téléphone coincé contre l’épaule et les mains dans l’eau de vaisselle. Une assiette m’a échappé. Elle s’est fendue dans l’évier de mon studio parisien.

Au bout du fil, ma mère a entendu le bruit.

— Tu vois, tu t’énerves toujours. On ne peut rien te dire.

Dimanche, mes parents fêtaient leurs quarante ans de mariage dans la salle communale de notre village, en Auvergne. Soixante invités, un traiteur, des nappes louées. Et moi, trente-quatre ans, incapable de dire que je ne voulais pas venir sans avoir l’impression de commettre quelque chose d’impardonnable.

J’avais quitté la région trois ans plus tôt. Officiellement, pour un poste d’assistante de gestion. En réalité, pour pouvoir rentrer chez moi sans que quelqu’un sache à quelle heure j’avais fermé mes volets.

Chez nous, on appelait ça veiller les uns sur les autres.

Quand j’avais rompu avec Julien, ma mère avait reçu sa mère dans notre cuisine pour « arranger les choses ». Quand j’avais parlé de partir, mon père avait demandé qui s’occuperait d’eux plus tard.

Ils avaient alors cinquante-huit et soixante et un ans.

À Paris, je payais trop cher vingt-quatre mètres carrés. Je comptais mes courses et je gardais mon manteau chez moi avant d’allumer le chauffage. Mais personne n’avait de double de mes clés. Ce détail-là, pour moi, c’était immense.

J’avais pourtant prévu de venir à la fête. J’avais même regardé les billets de train.

Puis ma sœur Julie m’avait envoyé une photo du plan de table.

— Maman a dit que tu pourrais dormir chez eux toute la semaine. Et que tu allais peut-être reprendre ton ancien poste à la mairie.

J’avais relu son message plusieurs fois.

Mon ancienne collègue était partie à la retraite. Ma mère avait appelé le maire. Elle avait ensuite raconté que mon « expérience parisienne » touchait à sa fin.

Une expérience. Comme un stage un peu long.

Quand je lui avais demandé des explications, elle avait soupiré :

— J’essaie de t’aider. Tu nous dis toi-même que tu n’as pas d’argent.

— Je t’ai dit que j’avais eu une régularisation d’électricité.

— Eh bien voilà. Ici, tu serais chez toi.

Ce soir-là, j’ai compris que je ne pouvais pas aller à cette fête comme si rien ne s’était passé.

Après l’appel et l’assiette cassée, j’ai passé vingt minutes assise par terre. J’avais le cœur qui cognait et les doigts engourdis. Depuis plusieurs semaines, je dormais mal dès que son nom s’affichait sur mon téléphone.

Le lendemain, j’ai appelé une psychologue. Cinquante-cinq euros la séance. J’ai annulé mon abonnement à la salle de sport pour pouvoir y aller deux fois par mois.

Au premier rendez-vous, j’ai surtout expliqué que mes parents n’étaient pas des monstres.

La psychologue m’a laissée finir.

— Vous pouvez les aimer et souffrir de certains de leurs comportements.

J’ai pleuré là-dessus. Bêtement, j’allais dire. Mais non, pas bêtement.

Le vendredi, mon père m’a appelée depuis le jardin.

— Ta mère ne mange presque plus. Tu pourrais faire un effort.

Derrière lui, j’entendais le taille-haie du voisin. Ce bruit familier m’a donné une envie terrible de rentrer.

— Papa, est-ce que tu savais pour la mairie ?

Il n’a rien dit.

— On pensait que ça te rassurerait d’avoir une porte ouverte.

— Une porte ouverte, ce n’est pas décider que je vais la franchir.

Ma voix tremblait. J’ai lu le petit texte préparé dans mon carnet : je ne viendrais pas dimanche. Je ne rentrais pas vivre au village. Et si on m’insultait ou menaçait de couper les ponts, j’arrêterais la conversation.

— Tu as bien changé, a-t-il murmuré.

J’ai failli m’excuser.

— Oui, papa. J’essaie.

Le dimanche, Julie m’a envoyé une photo du gâteau. Ma place était restée vide. J’ai pleuré en la regardant, puis je suis sortie marcher.

Deux semaines après, ma mère a appelé.

— Je peux te raconter la fête, ou c’est interdit aussi ?

J’ai serré le téléphone, puis desserré les doigts.

— Tu peux me raconter. Mais pas me punir pendant que tu le fais.

Elle est restée silencieuse. Ensuite, elle m’a parlé du repas.

Nous n’avons pas tout réglé. Je surveille encore mon téléphone avec appréhension certains soirs.

Mais faut-il vraiment revenir à sa place dans une famille quand cette place nous empêche de respirer ?