Après la méningite qui a emporté notre fille, j’ai voulu donner ses organes. Mon mari m’a demandé de la laisser tranquille.
— Tu ne vas quand même pas les laisser lui prendre quelque chose ?
Julien avait parlé trop fort. Dans le couloir de réanimation, une infirmière s’était arrêtée, puis avait baissé les yeux. Derrière la porte, notre fille était encore chaude. Sa poitrine se soulevait sous une couverture. Pourtant, quelques minutes plus tôt, le médecin nous avait dit que Louise était morte.
Elle avait huit ans.
L’avant-veille, elle réclamait des coquillettes en rentrant de l’école. Le soir, elle avait vomi. Nous avions appelé le 15 quand la fièvre était montée et qu’elle avait commencé à répondre de travers.
Aux urgences de Tours, j’avais encore son gilet sur les genoux quand on nous avait parlé de méningite.
Après, tout était allé trop vite. Les antibiotiques. La réanimation. Les visages qui changeaient devant les écrans.
Puis les examens avaient confirmé que son cerveau ne fonctionnait plus. Le médecin avait répété doucement que c’était irréversible. Que les machines maintenaient sa respiration, pas sa vie.
Moi, je regardais ses pieds. Il restait du vernis rose sur un ongle.
Quand l’infirmière coordinatrice avait évoqué le don d’organes, j’avais cru avoir mal entendu.
— Mais elle est malade… Vous pourriez vraiment les donner ?
Elle avait expliqué qu’une infection n’excluait pas toujours un don. Dans le cas de Louise, après des examens précis et l’avis des spécialistes, certains prélèvements pouvaient être envisagés. Rien ne serait fait sans notre accord.
— Il y a des enfants qui attendent ? avais-je demandé.
— Oui. Mais je ne peux pas vous promettre à qui ses organes seraient attribués.
Julien s’était levé immédiatement.
— On vient de nous annoncer sa mort. Vous comprenez ça ?
Elle avait reculé sa chaise.
— Oui. Je vous laisse un moment.
Sa mère est arrivée peu après. Monique avait apporté des vêtements propres pour nous, comme si nous allions passer encore quelques nuits ici et rentrer tous les trois.
Quand Julien lui a raconté, elle a serré son sac contre elle.
— Cette petite a assez souffert. Maintenant, il faut la laisser entière.
Le mot m’a fait mal. Entière. Comme si mon hésitation faisait déjà de moi une mauvaise mère.
— Maman, arrête, a murmuré Julien.
Mais il ne me regardait pas.
Nous avions tous les deux manqué le travail. Mon contrat d’aide à domicile venait d’être renouvelé pour trois mois. Julien travaillait dans un garage. Entre deux appels de nos proches, son téléphone affichait un message sur une facture impayée.
Cette banalité m’a donné envie de hurler. Notre fille était morte et il y avait encore des prélèvements bancaires, un frigo à remplir, des gens qui demandaient pour quelle date prévoir les obsèques.
Monique a proposé de nous aider à payer.
Puis elle a ajouté :
— Mais ne faites pas une chose que vous regretterez toute votre vie.
Je suis retournée près de Louise.
J’ai posé ma main sur la sienne. J’attendais presque qu’elle la retire, agacée, comme devant l’école quand ses copines nous regardaient.
J’avais pas de grande certitude. Je voulais seulement qu’elle ouvre les yeux.
Julien m’a rejointe. Il avait les lèvres fendillées à force de les mordiller.
— Si tu dis oui, j’aurai l’impression qu’on l’abandonne.
— Moi aussi, j’ai peur.
— Alors pourquoi tu y penses ?
J’ai mis du temps à répondre.
— Parce que quelque part, il y a peut-être des parents dans un couloir comme nous. Et leur enfant peut encore rentrer à la maison.
Il s’est assis. Longtemps, nous n’avons entendu que les appareils.
— Je ne veux pas qu’elle ait mal.
Nous avons rappelé la coordinatrice. Elle a répondu à tout, même aux questions que nous avions déjà posées. Elle a expliqué le prélèvement, le respect du corps, le temps que nous pourrions passer auprès d’elle ensuite.
J’ai donné mon accord en pleurant. Julien a gardé la tête baissée, puis il a donné le sien.
— Je ne sais pas si je fais bien, a-t-il dit.
— Moi non plus.
Nous avons pu revoir Louise après. J’avais apporté son pyjama à petites fleurs.
Aujourd’hui, Julien et moi parlons encore difficilement de cette nuit. Nous avons commencé à voir une psychologue ensemble. Parfois, il m’en veut d’avoir posé la question. Parfois, il me serre la main sans rien dire.
Je n’ai pas trouvé de sens à la mort de ma fille. J’espère seulement que notre accord a évité à quelqu’un une part de notre douleur.
Peut-on prendre une décision juste quand tout, en soi, refuse déjà la réalité ?