J’aidais ma mère depuis la mort de papa. Puis elle nous a assignés, mon frère et moi, pour obtenir une pension alimentaire

— Tu m’offres un café après m’avoir envoyée au tribunal ?

Ma mère a posé deux tasses sur la toile cirée. À côté, il y avait les clémentines que je venais de lui apporter. Dans mon sac, l’assignation remise par un commissaire de justice dépassait encore d’une enveloppe.

— Je n’ai pas trouvé d’autre solution, Claire.

J’ai regardé ses mains. Elle tordait le coin d’un torchon. Moi, je tremblais tellement que j’ai gardé mon manteau.

Papa était mort trois ans plus tôt. Depuis, maman vivait seule dans leur maison, près de Lyon. Une petite maison sans crédit, dont elle était devenue propriétaire, mais avec une chaudière vieillissante et des fenêtres qui fermaient mal.

Elle touchait un peu plus de mille euros par mois, réversion comprise. Les factures arrivaient sans tenir compte du fait qu’il n’y avait plus qu’une personne à table.

Alors j’avais pris le relais. Enfin, comme j’avais pu.

Les courses sur internet, c’était moi. Le cardiologue, moi aussi. Quand son lave-linge avait lâché, Julien et moi avions payé le remplacement en trois fois. Certains mois, je lui virais cinquante euros. D’autres, rien.

Avec deux enfants, un crédit immobilier et mon salaire de secrétaire à temps partiel, on calculait aussi.

Mon frère Thomas habitait Bordeaux. Il appelait le dimanche et envoyait parfois cent euros. Il disait souvent :

— Heureusement que tu es à côté.

Comme si la proximité donnait des heures supplémentaires dans une journée.

Au début de l’hiver, maman avait demandé une somme fixe, chaque mois.

— Je ne veux plus avoir à réclamer.

J’avais répondu qu’on regarderait nos comptes après Noël. Puis Lucie avait eu besoin de lunettes, notre voiture était tombée en panne, et j’avais repoussé la conversation. Ça, oui, je l’avais fait.

Mais je continuais à venir.

L’assignation est arrivée un mardi, entre une facture de cantine et une publicité pour des cuisines.

J’ai appelé Thomas depuis le parking du travail.

— Elle nous attaque ? Alors qu’elle a une maison ? Qu’elle la vende !

— C’est aussi la maison de papa.

— Et alors ? Nous, on doit payer nos vies et la sienne ?

Ce soir-là, Julien a étalé nos relevés sur la table. Il ne criait pas. C’était pire : il faisait des additions.

— Si le juge demande deux cents euros, on les prend où ?

Paul faisait ses devoirs à côté. Il a levé la tête.

— Mamie, elle est fâchée contre nous ?

J’ai dit non trop vite.

À l’audience, maman portait son manteau bleu, celui que nous lui avions offert pour ses soixante-dix ans. Elle était assise seule. J’ai failli aller lui remettre son écharpe correctement.

Puis j’ai pensé au dossier où j’avais rangé mes preuves de virements.

Le juge aux affaires familiales a examiné ses ressources, ses charges, les nôtres. Il a demandé des précisions sur la maison, sur nos enfants, sur l’aide que j’apportais déjà. Ce n’était pas le procès de la mauvaise fille que j’avais imaginé.

Pourtant, quand maman a dit : « Je ne peux pas compter sur eux », j’ai senti mes joues brûler.

— J’étais là pour ta coloscopie. J’ai posé une journée. Tu te rappelles ?

Ma voix était sortie trop fort.

— Je sais, Claire. Mais les journées, ça ne paie pas l’électricité.

Thomas a fixé le mur. Moi, j’ai pleuré en cherchant un mouchoir dans mon sac.

Le jugement a fixé ma contribution à quatre-vingt-dix euros par mois, celle de Thomas à cent cinquante. Le montant tenait compte de nos situations respectives.

Sur le papier, c’était mesuré. Dans ma poitrine, ça ne l’était pas.

J’ai programmé le virement le soir même. Thomas a payé aussi, puis il a quitté notre conversation familiale. Quand je l’ai appelé, il m’a répondu :

— Maintenant, elle a ce qu’elle voulait.

Depuis, je continue les courses, mais je les fais livrer. Pour les rendez-vous, je demande les dates par message. Je n’arrive plus à rester déjeuner.

Dimanche dernier, maman m’a téléphoné.

— J’ai fait un gratin. Vous pourriez venir avec les petits ?

Derrière elle, j’entendais la télévision. J’ai regardé Julien, puis la table déjà mise pour nous quatre.

— Pas aujourd’hui, maman.

Elle a dit « d’accord » doucement. Avant de raccrocher, elle m’a demandé si je pouvais l’appeler dans la semaine.

Elle avait besoin de sécurité, et moi, j’avais besoin que mon aide compte aussi. Comment retrouver le chemin de sa cuisine sans avoir l’impression de revenir devant le juge ?