J’avais passé mon dimanche à préparer nos repas : mon mari a tout emporté chez sa mère, puis m’a accusée de faire un scandale pour des plats

— Tu as laissé quelque chose pour les enfants, au moins ?

Julien a posé ses clés près du réfrigérateur ouvert. Sur l’étagère, il restait deux yaourts et un pot de moutarde. J’avais encore mon tablier, celui dont la poche était trouée.

— Ils mangeront des pâtes. Maman était vraiment fatiguée, Claire.

J’ai regardé l’évier plein. Les épluchures dans la poubelle. La cocotte qu’il fallait encore récurer.

— Et moi, je suis quoi ?

Il a soufflé, déjà agacé.

Ce dimanche de septembre, j’avais commencé à cuisiner à neuf heures. Du poulet aux carottes, des lentilles, des lasagnes. Douze portions pour passer la semaine sans devoir choisir, chaque soir, entre un vrai dîner et vingt minutes assise avec mes enfants.

Je suis secrétaire médicale. Je termine à dix-huit heures, je cours au périscolaire, puis viennent les devoirs de Lucie, la douche d’Arthur, le linge humide oublié dans la machine.

Julien rentre souvent avant moi. Mais il « décompresse ». Moi, apparemment, je peux attendre.

Les courses avaient coûté quatre-vingt-seize euros. Je le savais précisément : après la cantine et les chaussures de rentrée, j’avais recompter notre budget sur une enveloppe.

Vers dix-sept heures, j’étais partie au parc avec les enfants pour qu’ils prennent l’air. Les plats refroidissaient, prêts à être mis au congélateur à mon retour.

Julien avait profité de mon absence pour tout charger dans deux sacs isothermes et partir chez sa mère.

— Tu aurais pu m’appeler.

— Pour donner à manger à ma mère ? Sérieusement ?

Il avait ce petit rire qui me faisait toujours douter de moi.

Ce n’était jamais le bon moment pour me plaindre. Quand il avait passé notre samedi chez Martine à monter une armoire, j’avais dû annuler mon rendez-vous chez le dentiste pour garder les enfants. Quand elle avait reçu un courrier des impôts, il avait quitté la réunion de rentrée de Lucie pour aller le lire avec elle.

À chaque fois, la même réponse :

— C’est ma mère. Tu exagères.

Alors j’avais fini par parler moins. Voilà, c’était plus simple. Pour lui.

Ce soir-là, j’ai fait cuire des coquillettes. Arthur a demandé où étaient les lasagnes. Julien a répondu :

— Chez mamie. Maman n’est pas contente qu’on partage.

J’ai posé la passoire si fort que Lucie a sursauté.

— Ne raconte pas ça aux enfants.

Ma voix tremblait. J’ai attendu qu’ils soient couchés pour reprendre.

— Je ne cuisinerai plus pour toi. Ton linge, tes rendez-vous, tes repas : tu t’en occupes.

— Tu me punis pour trois barquettes ?

— Douze. Et tu sais très bien que ce n’est pas ça.

Il s’est assis, les bras croisés.

— Tu veux que je choisisse entre toi et ma mère ?

J’avais envie de dire oui, brutalement. À la place, j’ai tiré une chaise.

— Je veux que tu sois mon mari aussi. Regarde-nous, Julien. On ne se parle presque plus, sauf pour organiser les journées. Et même ça, je le fais seule.

Il a dormi dans le salon.

Le lendemain, j’ai préparé le dîner des enfants et le mien. Quand il a soulevé le couvercle de la casserole vide, j’ai vu qu’il comprenait enfin que je ne menaçais pas pour la forme.

Il s’est fait une omelette en claquant les placards.

Mercredi, Martine m’a appelée.

— Julien m’a dit que tu boudais à cause des plats.

J’ai fermé la porte de la cuisine.

— Je ne boude pas. Je suis épuisée.

Elle est restée silencieuse. Puis elle m’a expliqué qu’il lui avait parlé de portions en trop. Elle en avait proposé à sa voisine.

J’ai pleuré. Bêtement, devant le calendrier de la cantine.

— Si j’avais su, Claire…

Je ne lui ai pas demandé de régler notre couple. Seulement de ne plus accepter à ma place ce que je n’avais pas offert.

Cela fait trois semaines. Julien fait maintenant deux dîners et accompagne Arthur au judo. Il me demande encore où sont les torchons. Je ne me lève plus pour les chercher.

Hier, il a proposé un rendez-vous chez une conseillère conjugale. J’ai accepté, sans promettre que tout allait s’arranger.

Je ne lui demande pas d’aimer moins sa mère. Est-ce vraiment trop demander que son aide aux autres ne repose plus sur mon épuisement ?