J’ai accueilli ma sœur enceinte et sans argent, jusqu’au soir où mon mari a découvert à quoi servaient vraiment nos sacrifices

— Demande-lui où sont passés les trois cents euros. Et cette fois, laisse-la répondre.

Julien avait posé notre relevé bancaire sur la table. Face à lui, ma sœur Élodie triturait la manche de son gilet. J’avais encore mon manteau, mes chaussures trempées, et je sentais déjà cette boule familière dans mon ventre.

— C’était pour son échographie, ai-je dit.

Mon mari m’a regardée longtemps.

— Alors pourquoi elle vient de me dire que le rendez-vous avait été annulé ?

Élodie avait débarqué chez nous sept semaines plus tôt, un dimanche soir, avec deux sacs et les yeux gonflés.

— Je suis enceinte, Claire. Je sais pas quoi faire.

Elle disait que son compagnon l’avait quittée, que son contrat en boulangerie n’avait pas été renouvelé et qu’elle ne pouvait plus payer sa chambre. Elle avait trente et un ans. J’en avais trente-six, et j’avais passé une bonne partie de ma vie à la ramasser.

Julien avait accepté immédiatement.

— Quelques semaines, le temps qu’elle se retourne.

Nous vivions dans un trois-pièces à Tours. La chambre d’amis servait aussi de bureau à Julien, qui travaillait parfois à domicile. Il avait installé son ordinateur dans notre chambre sans protester.

Moi, j’avais acheté des yaourts, des biscuits secs, des vitamines conseillées par la pharmacienne. Je lui laissais mon abonnement de bus quand je pouvais aller travailler à pied.

Nous n’étions pas riches. J’étais secrétaire médicale, Julien magasinier. Avec le crédit de la voiture et une régularisation d’électricité, nous comptions déjà tout.

Mais un bébé, ça passait avant notre petit week-end prévu depuis des mois. Enfin, c’est ce que je répétais.

Au début, Élodie pleurait beaucoup. Ensuite, elle dormait jusqu’à midi et passait ses après-midi sur son téléphone.

Quand je lui proposais de l’aider avec son dossier à la CAF ou son inscription à France Travail, elle se fermait.

— Tu crois que j’ai la tête à ça ?

Julien faisait la vaisselle en silence. Un soir, il m’a montré trois colis déposés devant sa porte.

— Elle ne peut pas remplir un formulaire, mais elle peut commander des vêtements ?

— Ce sont peut-être des affaires pour le bébé.

J’avais répondu trop vite. Je le savais.

Nous avons commencé à nous disputer à voix basse, derrière notre porte fermée. Puis plus fort. Élodie venait alors frapper, une main sur le ventre.

— Je vous dérange, c’est ça ?

Et je finissais toujours par la rassurer.

L’argent de l’échographie, elle me l’avait demandé un mardi. Il fallait aussi, disait-elle, régler une ancienne facture avant que le cabinet accepte de la recevoir. Ça m’avait semblé bizarre. J’avais payé quand même.

Le soir du relevé bancaire, elle a parlé d’une erreur de date. J’ai encore voulu la croire.

Deux jours plus tard, je suis rentrée plus tôt, avec une migraine. Depuis l’entrée, je l’ai entendue téléphoner dans le salon.

— Non, elle sait pas. Je vais pas pouvoir garder l’histoire du bébé longtemps…

Mes clés sont tombées.

Elle s’est retournée. Elle n’a même pas essayé de sourire.

— Claire, attends.

Je lui ai demandé de me montrer une échographie. Un compte rendu. N’importe quoi.

Elle a fixé le tapis.

— Il n’y a pas de bébé.

Je me suis assise sur le meuble à chaussures. Mes jambes tremblaient tellement que je n’arrivais pas à enlever mon manteau.

Elle avait des crédits à la consommation, des loyers impayés, des relances qu’elle n’ouvrait plus. Les trois cents euros avaient servi à rembourser une amie qui menaçait de venir chez nous.

— J’avais peur que tu refuses de m’aider.

— Alors tu m’as inventé un neveu ?

Elle s’est mise à pleurer.

— Je voulais juste souffler. Après, je savais plus comment arrêter.

Quand Julien est rentré, je lui ai tout raconté. Il n’a pas dit qu’il m’avait prévenue. Il s’est assis près de moi. C’était presque pire.

Le lendemain, j’ai posé mes conditions : plus d’argent, des démarches concrètes pour ses dettes et son logement, et un départ sous quinze jours.

— Tu me mets dehors pour de l’argent ?

— Non. Parce que je ne peux plus vivre comme ça.

Elle est partie le samedi chez une amie, sans nous embrasser. Notre mère m’a appelée pour dire que j’avais été dure.

J’ai pleuré après avoir raccroché. Puis j’ai réservé un rendez-vous pour parler à quelqu’un, moi aussi.

Ma sœur me manque. Mais dois-je lui rouvrir ma porte pour lui prouver que je l’aime ?