Ma mère m’appelait jusqu’à onze fois par jour : le soir où j’ai craqué, ma fille de neuf ans a dit ce que je refusais de voir
— Tu attends que je sois morte pour avoir la paix ?
Ma mère était debout dans ma cuisine, son manteau encore fermé. Derrière elle, les pâtes débordaient. Mon téléphone professionnel vibrait sur la table et Lucie, neuf ans, pleurait devant son cahier. J’ai posé la passoire trop fort.
— Non, maman. J’attends juste de pouvoir rentrer chez moi sans avoir quelqu’un à consoler.
Elle a reculé. J’ai su immédiatement que j’avais frappé au mauvais endroit.
Depuis la mort de mon père, trois ans plus tôt, ma mère habitait seule dans leur appartement, à dix minutes de chez nous, à Tours. Au début, j’y passais chaque soir. On mangeait une soupe, je regardais son courrier. Je pensais que ça durerait quelques semaines.
Puis ma présence était devenue une habitude. Et l’habitude, une obligation.
À soixante-huit ans, elle avait peu de monde autour d’elle. Ses anciennes collègues s’étaient éloignées. Elle avait arrêté la chorale pendant la maladie de papa et n’y était jamais retournée.
Moi, j’étais responsable de rayon dans un supermarché, avec deux postes vacants et des horaires qui changeaient constamment. Julien travaillait dans le bâtiment. Entre les crédits, la cantine et la voiture à réparer, réduire mon temps de travail n’était pas envisageable.
Maman appelait pour une facture, un bruit dans le radiateur, une émission qu’elle voulait me raconter. Si je ne répondais pas, elle rappelait.
Un mardi, j’avais compté onze appels.
Quand je finissais par décrocher, essoufflée entre deux palettes, elle disait :
— Je te dérange, évidemment.
Alors je restais en ligne. Après, je courais davantage.
Julien avait commencé à se taire pendant les repas. Un soir, il avait simplement poussé mon téléphone loin de mon assiette.
— On peut t’avoir vingt minutes, nous aussi ?
Je lui avais reproché son manque de compassion. C’était plus facile que d’admettre qu’il avait raison.
Le soir des pâtes, maman était venue parce que je n’avais pas répondu depuis quinze heures. Elle avait sonné pendant que j’aidais Lucie à revoir ses multiplications.
Après ma phrase, elle avait attrapé son sac.
— J’ai compris. Je suis un poids.
— Ce n’est pas ce que j’ai dit.
— C’est pourtant bien ce que tu penses.
Lucie avait murmuré, les yeux sur son cahier :
— Quand mamie vient, après vous êtes toutes les deux tristes.
Personne n’avait répondu.
J’ai coupé le feu. Julien a emmené Lucie dans sa chambre. Pour une fois, je n’ai pas retenu maman avec un café et des excuses automatiques.
— Assieds-toi. Il faut qu’on parle vraiment.
Elle s’est installée au bord de la chaise.
Je lui ai raconté les réveils à quatre heures, les erreurs au travail, cette boule dans mon ventre quand son nom apparaissait sur l’écran. J’avais honte de le dire. Ça faisait moche, dit comme ça.
— Je t’aime, maman. Mais je ne peux pas être toute ta journée.
Elle a froissé un mouchoir entre ses doigts.
— Parfois, je n’ai pas parlé depuis la veille. Alors j’invente une question. Même quand je connais la réponse.
Sa voix s’est cassée.
— Je me sens ridicule. J’ai élevé des enfants, travaillé trente-neuf ans… et maintenant, j’attends que le téléphone sonne.
Je lui ai pris la main. J’avais envie de lui promettre davantage de visites. Je me suis retenue.
Nous avons fixé deux dîners par semaine et un appel le dimanche matin. Au travail, je ne répondrais qu’aux urgences. Elle m’a demandé comment savoir si sa peine comptait comme une urgence.
Cette question m’a suivie longtemps.
Le samedi suivant, je l’ai accompagnée à la maison de quartier. Un club proposait de la marche douce, des jeux et un atelier couture. Elle trouvait ça « pour les vieux ». Je n’ai pas relevé.
À l’entrée, elle m’a serré le bras.
— Tu restes ?
— Jusqu’au café. Après, je vais faire mes courses.
Une bénévole, Françoise, lui a demandé si elle savait reprendre une fermeture éclair. Maman a relevé la tête.
— Ça dépend. Montrez-moi.
Tout n’est pas réglé. Elle boude encore parfois quand je refuse de passer. Moi, je regarde toujours mon téléphone avec culpabilité.
Mais jeudi dernier, elle a écourté notre appel : elle préparait une sortie avec Françoise. J’en ai presque pleuré de soulagement, puis j’ai ri toute seule dans la cuisine.
Je voudrais rester une fille présente sans devenir une fille épuisée. Est-ce qu’on peut apprendre à poser une limite sans avoir l’impression d’abandonner sa mère ?