« Tu veux te débarrasser de papa » : le jour où mon frère et ma sœur m’ont jugée parce que je n’en pouvais plus

« Tu signes ça, et après tu pourras dormir tranquille, c’est ça ? »

La voix de mon frère, Julien, a claqué dans la cuisine. Il avait les mains posées à plat sur la table de mon père, juste à côté du dossier de préadmission de l’EHPAD. Ma sœur, Claire, regardait par la fenêtre, les lèvres serrées.

Moi, je tremblais tellement que j’ai renversé mon café.

Papa était dans le salon. Il regardait Questions pour un champion, sans vraiment suivre. Depuis quelques semaines, il appelait le présentateur « monsieur le maire ». Il avait mis son gilet à l’envers et, à un moment, il s’est tourné vers moi avec son sourire fatigué.

« Maman rentre quand, Élodie ? »

Maman était morte il y a huit ans.

J’ai baissé les yeux. Julien n’a rien vu de ça. Ou peut-être qu’il a choisi de ne rien voir.

« Je ne veux pas me débarrasser de papa », j’ai dit. « Je n’arrive juste plus à le garder seule. »

Claire s’est enfin retournée.

« Seule ? On vient quand on peut. »

Quand ils peuvent. C’était toujours cette phrase.

Julien habite à une heure et demie, avec sa femme et ses deux adolescents. Claire travaille dans une pharmacie et dit qu’elle ne peut pas changer ses horaires. Moi, j’habite à dix minutes de chez papa. Alors, naturellement, après son diagnostic, c’est devenu mon rôle. Les courses. Les rendez-vous chez le neurologue. Les ordonnances. Les lessives retrouvées humides dans le panier. Les factures qu’il cachait dans le four. Les appels à 23 heures parce qu’il ne savait plus utiliser le téléphone.

Au début, je faisais ça par amour. Je me disais que c’était normal. C’était mon père, après tout. L’homme qui m’avait appris à faire du vélo sur le parking de l’école, celui qui préparait des crêpes trop épaisses le dimanche.

Mais Alzheimer ne laisse pas les souvenirs gentils tranquilles. Il les mélange, les tord, les efface par morceaux.

Il y a trois mois, papa est sorti à six heures du matin en pyjama. Une voisine l’a retrouvé près de la départementale, complètement perdu. J’ai couru jusqu’à lui sans même mettre de chaussures. Quand je l’ai serré contre moi, il m’a repoussée.

« Ne me touchez pas, madame. Ma fille va venir. »

J’étais sa fille. Mais ce jour-là, il ne me reconnaissait plus.

Après ça, je n’ai plus dormi correctement. J’ai installé une alarme sur sa porte. Je passais chaque soir vérifier le gaz, les fenêtres, ses médicaments. Mon téléphone restait allumé sous mon oreiller. Au travail, je faisais semblant d’aller bien. Je souriais à mes collègues, puis je m’enfermais dans les toilettes pour pleurer sans faire de bruit.

Un mardi, papa m’a accusée de lui voler son argent. Il avait caché son portefeuille dans le bac à légumes et ne s’en souvenait plus. Il criait si fort que la voisine du dessous a sonné.

J’ai fini par appeler son médecin traitant, le docteur Benoît. Il m’a écoutée longtemps, sans m’interrompre.

« Élodie, votre père a besoin d’une surveillance continue. Et vous, vous êtes épuisée. Ce n’est pas un échec. »

J’aurais voulu le croire tout de suite. Mais la culpabilité, ça s’accroche. Ça vous murmure que vous pourriez faire un effort de plus, tenir une semaine de plus, repousser encore.

Puis j’ai fait un malaise dans le métro. Rien de grave, selon les urgences : stress, fatigue, tension trop basse. Le médecin m’a arrêtée quinze jours. Quand je l’ai annoncé à Julien et Claire, ils ont répondu par un silence gêné, puis ils ont parlé d’organisation.

Pas de moi. D’organisation.

Alors j’ai visité un EHPAD près de chez moi, à vingt minutes en bus. Ce n’était pas l’endroit triste que j’imaginais. Il y avait une aide-soignante qui chantonnait avec une dame dans le couloir, une petite terrasse avec des géraniums, et une unité protégée. L’infirmière m’a parlé calmement des fugues, des crises d’angoisse, des traitements. Pour la première fois depuis longtemps, quelqu’un me disait : « On peut vous aider. »

Quand j’ai posé le dossier sur la table, Julien m’a regardée comme si j’étais devenue étrangère.

« Papa nous a élevés, et toi tu le places. »

J’ai senti quelque chose se casser en moi.

« Papa nous a élevés ensemble », j’ai répondu. « Mais depuis deux ans, c’est moi qui le lave quand il s’est oublié. C’est moi qui nettoie quand il a peur et qu’il renverse tout. C’est moi qui reçois ses insultes quand il ne sait plus qui je suis. Vous venez le dimanche avec des gâteaux, et vous repartez avant qu’il fasse nuit. »

Claire a pleuré. Julien a quitté la cuisine en claquant la porte.

Papa, lui, dormait dans son fauteuil.

Il est entré à l’EHPAD la semaine dernière. Le premier jour, il m’a demandé pourquoi on était là. Le deuxième, il a cru que j’étais une infirmière. Hier, il m’a pris la main et a soufflé : « Tu reviendras demain, ma chérie ? »

J’ai répondu oui, en pleurant dans le couloir ensuite.

Je vais le voir presque tous les jours. Je ne l’ai pas abandonné. J’ai accepté que l’aimer ne suffisait plus à le protéger seule.

Mais dites-moi : pourquoi demande-t-on si facilement aux aidants de tenir, alors que personne ne leur demande combien de temps ils peuvent encore respirer ?