Après quatorze ans d’absence, je suis revenue à Bourges pour découvrir ce que ma fuite avait laissé derrière moi
— Tu as quand même le culot de revenir ici ?
La voix de Romain a traversé le parking du funérarium avant même que j’aie refermé la portière. Il pleuvait sur Bourges, cette pluie fine et froide qui semble toujours tomber de travers dans le Berry. J’avais le manteau trempé aux épaules, les mains crispées autour de mes clés, et lui se tenait devant l’entrée, plus massif que dans mon souvenir, le visage fermé.
Quatorze ans. Quatorze ans sans revenir dans cette rue, sans croiser personne, sans entendre l’accent traînant de ma ville. J’étais venue pour l’enterrement de mon père. Pas pour Romain.
— Je ne suis pas revenue pour toi, ai-je dit.
Il a ri, mais sans joie.
— Non. Tu reviens toujours pour toi, Claire.
Ces mots m’ont coupé les jambes. Parce qu’une part de moi les croyait.
À l’intérieur, ma mère était assise au premier rang, toute petite dans son manteau noir. Je l’avais laissée à cinquante-six ans, les cheveux châtains tirés en chignon, toujours prête à dire que « ton père n’est pas méchant, il est fatigué ». Elle en avait soixante-dix maintenant. Ses mains tremblaient sur son sac. Quand elle m’a vue, elle a ouvert la bouche, puis rien n’est sorti.
C’est mon frère, Julien, qui s’est levé le premier.
— Salut, a-t-il soufflé.
Je l’avais quitté à vingt ans. Lui en avait seize. Dans ma tête, il était resté ce garçon maigre qui mettait sa musique trop fort pour couvrir les cris du soir. Devant moi, il y avait un homme aux cernes profonds, avec une alliance au doigt et ce regard prudent des gens qui ont appris à ne rien attendre.
— Salut, Ju.
Il a hésité une seconde, puis il m’a prise dans ses bras. J’ai senti son odeur de tabac froid et de lessive. J’ai failli m’effondrer là, entre les compositions de lys et les chaises pliantes.
Notre père est mort d’un infarctus dans son garage. C’est ce qu’on m’a dit au téléphone. Il réparait une vieille mobylette, comme si de rien n’était. Comme s’il n’avait pas passé des années à nous faire marcher sur la pointe des pieds, à vider les bouteilles de rouge le soir, à humilier ma mère, à nous répéter que nous étions incapables de faire quoi que ce soit sans lui.
Je n’ai pas pleuré pendant la cérémonie. Je me sentais presque monstrueuse. Mais je ne pleurais pas l’homme dans le cercueil. Je pleurais la fille que j’avais été, celle qui avait attendu qu’il s’endorme pour prendre un sac, quelques billets cachés dans un livre, et monter dans le premier train pour Lyon.
J’avais laissé Julien derrière moi.
Après l’enterrement, ma mère m’a demandé si je voulais venir boire un café chez elle. « Chez elle », elle a dit. Pas chez nous. C’était déjà énorme.
La maison avait la même tapisserie jaunie dans le couloir. La même horloge qui avançait de sept minutes. Pourtant, le silence n’avait plus le même poids.
— J’ai voulu t’appeler tant de fois, a murmuré ma mère en posant trois tasses sur la table.
— Tu savais où j’étais.
Elle a baissé les yeux.
— Ton père disait que si je te cherchais, tu ne remettrais jamais les pieds ici.
J’ai eu envie de hurler. Il était mort depuis trois jours et il continuait à parler à travers elle. Mais Julien s’est servi du café, lentement, alors je me suis retenue.
— Et toi, Julien ? Pourquoi tu ne m’as jamais écrit ?
Il a serré la mâchoire.
— Parce que quand tu es partie, il a dit que tu nous avais abandonnés. Et j’étais assez bête pour le croire.
Ses yeux se sont remplis d’eau. Les miens aussi.
— J’étais une gamine, ai-je dit. J’avais peur.
— Moi aussi.
Cette phrase m’a fait plus mal que tout le reste. Il n’y avait rien à répondre. Alors je lui ai pris la main. Sa paume était rugueuse, abîmée par son travail au dépôt municipal. Pendant quelques secondes, on est restés comme ça, sans réparer quatorze ans d’un coup, juste sans se fuir.
Le soir, Romain m’attendait devant l’hôtel. Il avait appris que j’étais là par sa sœur, évidemment. Dans une ville comme Bourges, les nouvelles vont plus vite que les voitures.
— Tu m’as laissé avec une lettre sur la table, a-t-il lancé.
— Je sais.
— Deux lignes, Claire. Deux lignes.
J’avais vingt-deux ans. Il voulait qu’on reste, qu’on trouve un appartement, qu’on « tienne bon ». Il ne comprenait pas que tenir bon, pour moi, c’était mourir doucement. Alors j’étais partie sans le regarder.
— J’aurais dû t’expliquer, ai-je dit.
— Non. Tu aurais dû me faire confiance.
Il avait raison. Mais quand il s’est approché pour me prendre dans ses bras, mon corps s’est raidi. J’ai revu son visage de l’époque, ses promesses, et cette sensation d’être coincée encore, même avec quelqu’un de gentil.
— Je suis désolée, Romain. Mais je ne peux pas revenir là-dedans.
Il a pâli.
— Je ne te demande pas de revenir avec moi.
— Moi, si. Une partie de moi le voudrait. Parce que ce serait plus simple. Mais ce serait mentir.
Il est parti sans se retourner.
Le lendemain, Julien m’a proposé de déjeuner avec sa femme et ses deux filles. Ma mère a demandé si elle pouvait venir aussi. J’ai dit oui, la gorge nouée. Ce n’était pas le pardon, pas encore. C’était juste une table, une quiche trop cuite, des enfants qui riaient, et ma mère qui me passait le pain sans trembler.
Je ne pourrai jamais rendre à Julien les années où il s’est senti seul. Mais peut-être que je peux arrêter de me punir en restant loin.
Est-ce qu’on mérite une deuxième chance quand on a fui pour survivre ? Et comment savoir quels liens sauver, et lesquels il faut enfin laisser mourir ?