Quand notre chien a disparu, mon père et moi avons enfin cessé de nous faire la guerre

— Tu pouvais pas faire attention cinq minutes, Baptiste ? Cinq minutes !

Mon père était debout dans l’entrée, le visage rouge, sa veste encore sur le dos et son téléphone serré dans sa main. Dehors, il pleuvait depuis la fin d’après-midi. Le portail était entrouvert. Et Marcel, notre vieux croisé beige, n’était plus là.

J’avais quinze ans, et à cet instant-là, j’ai eu envie de lui hurler que ce n’était pas le moment. Que Marcel avait peur des pétards depuis toujours, qu’un scooter avait pétaradé près du parc et qu’il avait tiré sur la laisse comme un fou. Que j’avais couru derrière lui. Que je l’avais appelé jusqu’à ne plus avoir de voix.

Mais avec mon père, tout tournait vite au procès.

— J’ai essayé de le rattraper, j’ai lâché.

— Essayer, ça ne suffit pas !

Ma mère, Sophie, est arrivée de la cuisine avec son torchon dans les mains. Elle ne criait jamais. C’était presque pire, parfois.

— Laurent, arrête. On va le chercher, voilà tout.

Il a soufflé, longuement. Ce soupir-là, on le connaissait tous. Depuis des mois, il rentrait de son entrepôt à Corbeil avec les épaules dures, les mâchoires serrées. Il disait que les livraisons étaient en retard, que son chef lui mettait la pression, qu’on manquait de monde. Puis il s’énervait parce que la télévision était trop forte, parce que ma petite sœur Lucie laissait traîner ses cahiers, parce que je répondais trop lentement.

À la maison, on faisait attention à tout. On parlait bas. On fermait les portes doucement. On attendait qu’il soit de bonne humeur, sauf qu’il ne l’était presque jamais.

Ce soir-là, pourtant, Marcel avait disparu.

On s’est séparés dans le quartier. Ma mère et Lucie ont fait le tour des immeubles avec une lampe torche. Mon père et moi sommes partis vers le parc et les jardins ouvriers. Il pleuvait finement, une pluie froide qui passait sous mon sweat. Lui marchait vite devant moi, sans me regarder.

— Marcel ! Marcel !

Sa voix résonnait entre les haies. Pour la première fois depuis longtemps, elle tremblait un peu.

Au bout de vingt minutes, il a sorti son téléphone et a appelé le vétérinaire, puis la fourrière, puis le groupe Facebook de la commune. Il parlait d’une voix sèche, professionnelle. Mais quand il a raccroché, il a posé sa main contre un poteau et baissé la tête.

— Il est vieux, ai-je dit.

— Je sais.

— S’il est sur la route…

— Dis pas ça.

Il m’a coupé net, mais sans colère. Juste avec de la peur.

On a continué vers le petit bois derrière le stade. Marcel aimait y courir quand il était plus jeune. Papa répétait son nom. Moi aussi. Puis il s’est arrêté près d’un fossé, a regardé ses chaussures pleines de boue et a murmuré :

— Je suis désolé.

J’ai cru qu’il parlait du chien.

— C’est pas ta faute, ai-je répondu.

Il a secoué la tête.

— Pas seulement pour ce soir.

La pluie coulait sur son front. Il avait l’air soudain fatigué, pas comme après une mauvaise nuit. Fatigué de l’intérieur.

— Je sais que je vous pourris la vie en rentrant, a-t-il dit. Je le sais. Au travail, je me fais engueuler toute la journée. J’ai l’impression d’être bon à rien. Et après… après je rentre, et c’est sur vous que ça tombe.

Je n’avais jamais entendu mon père parler comme ça. D’habitude, il disait : « C’est comme ça. » Ou : « Tu comprendras quand tu travailleras. »

— Moi aussi, j’ai dit, j’en ai marre de te parler. Parce que j’ai toujours l’impression que tu vas me tomber dessus.

Il m’a regardé. Ses yeux brillaient, et il a vite tourné la tête, comme s’il avait honte.

— Je veux pas que tu aies peur de moi, Baptiste.

Cette phrase m’a fait plus mal que toutes nos disputes.

On a entendu un petit aboiement derrière le grillage du stade. Puis un autre. Marcel était coincé dans un coin, trempé, couvert de feuilles, avec sa laisse accrochée à une branche basse. Quand mon père l’a pris dans ses bras, il a serré le chien contre lui comme un enfant.

— T’es vraiment un idiot, toi, a-t-il soufflé, la voix cassée.

En rentrant, Lucie a pleuré de soulagement. Ma mère a enveloppé Marcel dans une vieille serviette. Papa a posé une main sur mon épaule. Ce n’était pas grand-chose. Pourtant, je ne me souvenais plus de la dernière fois qu’il l’avait fait.

Le lendemain, il s’est encore agacé parce que Lucie avait renversé son chocolat. On ne change pas une famille en une nuit. Mais il s’est arrêté, a fermé les yeux, puis il a dit :

— Pardon. J’ai eu une sale journée, mais c’est pas votre faute.

C’était maladroit. C’était fragile. Mais c’était un début.

Je me demande encore combien de familles vivent dans ce silence, en attendant une catastrophe pour enfin se parler. Est-ce qu’on peut apprendre à se retrouver avant de se perdre ?