Expulsé avec mes deux enfants, j’ai cru toucher le fond avant qu’une vieille maison du village ne devienne notre seule chance
— Papa, ils vont prendre mon cartable aussi ?
C’est la première chose que Maëlle m’a demandée quand les huissiers ont commencé à coller leurs papiers sur la porte. Elle avait huit ans, son manteau rose trop léger pour ce matin de novembre, et elle serrait son cartable contre elle comme si toute sa vie tenait dedans.
Son frère, Lucien, onze ans, ne disait rien. Il me regardait avec une colère que je comprenais trop bien. Il ne me pardonnait pas encore d’avoir laissé les choses arriver là. Moi non plus, à vrai dire.
Depuis la mort de leur mère, Élodie, trois ans plus tôt, tout s’était mis à glisser. Pas d’un coup. Petit à petit. Une facture oubliée, puis un découvert, la voiture qui tombe en panne, les heures supplémentaires annulées à l’entrepôt. Je travaillais pourtant. Je rentrais cassé le soir, je faisais les devoirs, les pâtes au beurre, les lessives. Mais le loyer du logement social avait fini par nous étouffer.
J’avais honte de demander de l’aide. Alors j’ai laissé les relances s’empiler dans un tiroir de la cuisine.
Ce matin-là, j’ai compris que la honte coûtait parfois plus cher que les dettes.
Nous avons dormi deux nuits dans ma vieille Clio, garée derrière le supermarché de la zone commerciale. Lucien faisait semblant de dormir pour ne pas pleurer. Maëlle avait froid aux pieds. Je lui ai donné mes chaussettes, comme si ça pouvait réparer quoi que ce soit.
Le troisième jour, mon chef, Gérard, m’a fait venir dans son bureau. Je m’attendais à ce qu’il me reproche mes retards. À la place, il a fermé la porte et il a posé une main lourde sur mon épaule.
— Damien, tu aurais dû me le dire.
J’ai baissé les yeux.
— Qu’est-ce que vous voulez que je dise ? Que mes gamins dorment dans ma voiture ?
Il est resté silencieux, puis il a sorti un trousseau de clés.
Sa tante était morte quelques mois auparavant. Elle avait laissé une vieille maison à Saint-Martin-les-Bois, vingt minutes de route de l’entrepôt. Une petite commune, à peine huit cents habitants. La maison était vide, humide, avec un toit à surveiller et des volets qui tenaient par habitude.
— Vous pouvez y rester, a-t-il dit. En attendant. Je ne te demande pas de loyer tout de suite. Mais tu la respectes, d’accord ?
Je crois que j’ai pleuré devant lui. Pas élégamment. Pas discrètement. J’ai juste pleuré comme un homme qui n’en peut plus.
La première nuit dans cette maison, Maëlle a tourné sur elle-même dans le salon poussiéreux.
— On a une maison, papa !
Il y avait des traces d’humidité au plafond, une odeur de renfermé et pas de chauffage dans les chambres. Mais oui. On avait un toit.
Le village, lui, a vite compris qui nous étions. Les nouveaux de la maison abandonnée. Ceux qui arrivaient avec une voiture cabossée et des sacs-poubelle en guise de cartons.
À la boulangerie, j’entendais les conversations s’arrêter quand je passais. Une femme a même soufflé, pas assez bas :
— Encore des assistés qu’on installe à la campagne.
J’avais envie de lui répondre que je partais travailler à cinq heures et demie chaque matin. Que mes enfants avaient perdu leur mère. Que je n’avais pas choisi de tomber. Mais j’ai gardé la bouche fermée. Lucien était à côté de moi.
Le pire, c’est qu’il s’est battu au collège. Un garçon avait dit qu’on était « les pauvres de la maison qui fait peur ». Lucien lui a mis un coup de poing. Quand la principale m’a appelé, je n’ai même pas su le gronder tout de suite.
Le soir, il a lâché sa fourchette.
— Tu vas encore nous faire déménager ?
Ça m’a traversé le ventre.
— Non, ai-je dit. Je vais tout faire pour que ça n’arrive pas.
Tout n’a pas été noir. Claudine, notre voisine, une veuve de soixante-dix ans, déposait parfois un gratin de pommes de terre devant la porte sans sonner. Son mari avait été maçon. Elle m’a appris à reboucher les fissures avec du mortier, à protéger les tuyaux quand le gel arrivait.
— Accepte, Damien, me disait-elle. Un jour, tu aideras quelqu’un d’autre.
J’ai monté les dossiers : CAF, fonds de solidarité logement, rendez-vous avec l’assistante sociale, échéancier pour mes anciennes dettes. Chaque papier demandait un autre papier. Chaque attente me donnait l’impression d’être jugé une nouvelle fois. Mais j’ai tenu.
Le dimanche, avec Lucien, je grattait les vieux volets et je réparais la clôture. Maëlle plantait des jonquilles dans un coin de terre gelée. Gérard a fini par me proposer de racheter la maison pour un prix raisonnable, étalé sur des années, à condition que je puisse obtenir un prêt adapté.
J’ai signé la promesse de vente avec des mains qui tremblaient. Ce n’était pas encore à nous. Pas vraiment. Mais pour la première fois depuis longtemps, j’avais quelque chose devant moi qui ressemblait à un avenir.
Je ne sais pas si l’on se remet un jour complètement de la peur de perdre son toit. Mais mes enfants dorment enfin sans garder leur manteau près du lit. Est-ce qu’on a le droit de recommencer, même après avoir tout raté ?