Pour quelqu’un, tu comptes – L’histoire de Camille à Brive-la-Gaillarde

« Camille, t’es encore sur ton téléphone ? Viens donner un coup de main avec les courses ! »

La voix de maman claque dans la cuisine comme un coup de tonnerre. Je sursaute, mon cœur bat la chamade. La pluie frappe furieusement les tuiles de notre maison à Brive-la-Gaillarde, et je sens dans l’air, plus oppressant encore que l’orage, cette tension qui ne nous quitte jamais.

En descendant l’escalier, je croise le regard fuyant de mon père. Il s’arrête un instant, bouche légèrement entrouverte, sur le point de dire quelque chose, puis se ravise et disparait au fond du couloir, direction le garage. Il fait ça tout le temps ces derniers temps, depuis qu’il a appris que maman… Non, je ne veux même pas y penser. Pas maintenant.

Ma sœur, Solène, assise sur le comptoir, pianote sur son ordinateur portable en mâchant de la gomme. Elle ne lève même pas la tête. « Tu pourrais te bouger un peu toi aussi, non ? » je lâche, ma voix plus amère que prévu.

Elle me toise d’un air supérieur, comme si elle avait tout compris au monde. « T’as qu’à demander à ton nouveau copain, Thomas, de venir t’aider », me balance-t-elle avec ce sourire narquois dont elle a le secret. Les deux années qui nous séparent, on dirait un gouffre ce matin.

Maman soupire. Elle me tend la liste des courses, griffonnée à la va-vite : pain, lait, yaourts, et… silence pesant à la fin de la note, comme un secret tu. « Dépêche-toi, la supérette ferme plus tôt le samedi », marmonne-t-elle.

Dehors, la pluie me mouille jusqu’aux os avant que j’atteigne la vieille Clio. Les essuie-glaces grincent comme mes pensées dans ma tête. En route, je repense à la veille : j’ai surpris maman au téléphone, parlant à voix basse, embrouillée, avec un homme. Pas papa. Depuis des semaines, je la vois s’éloigner, et chaque repas de famille se transforme en champ de mines. On marche tous sur des œufs. Je me demande si la foudre va tomber, aujourd’hui ou demain, et si la maison va tenir.

À la supérette, je croise Thomas. C’est le genre de garçon qui illumine la pièce sans rien faire. Il me surprend à sourire malgré moi, seule lumière dans la grisaille. « T’as l’air paumée », dit-il doucement, bourrasque chaude après la pluie. Je hoche la tête, consciente que je pourrais pleurer là, tout de suite, dans le rayon légumes entre les pommes de terre et les carottes lavées. Il me prend la main, naturellement, mais je la retire. J’ai du mal à recevoir la gentillesse. Chez moi, elle se grille entre les non-dits et les cris muets.

En rentrant, la Clio cale devant la maison. Grand-mère est assise sur le banc, son éternelle cigarette au bec, fixant l’horizon comme si elle voyait au-delà des collines. Elle connaît tous les secrets, je le sais. L’an dernier, elle m’a glissé, à voix basse : « Y a toujours un trou dans le toit, ma fille. On fait semblant de pas le voir, mais, à la première pluie, ça coule partout. » J’avais ri, mais maintenant, je comprends qu’elle parlait de nous, pas du toit.

À table, ce soir-là, le silence est violent. Maman évite le regard de papa, Solène m’ignore, papa joue avec sa fourchette. Puis, sans prévenir, Solène crache la bombe : « Moi je sais, maman. Je t’ai vue avec l’autre, dans la voiture. » J’ai la bouche pleine de gratin dauphinois, tout s’arrête. Papa blêmit, maman ouvre la bouche, mais aucun son ne sort. Moi, je voudrais m’enfuir en courant.

C’est la guerre ouverte. Les cris fusent, les verres volent, Solène pleure, maman s’effondre, papa hurle. Je reste figée, glacée, je m’efface, minuscule. Pourquoi je reste, moi, coincée entre eux tous ? Pourquoi l’amour est si sale, si douloureux ?

Je claque la porte et je cours sous la pluie. Je ne sais pas où je vais. Peut-être chez Thomas, ou peut-être juste loin, n’importe où mais pas ici. Je repense aux nuits d’enfance, quand j’attendais que papa vienne me border, espérant qu’il me dise « Je t’aime » comme dans les films, quand maman ne m’embrassait qu’une fois sur deux et que Solène voulait toujours que je garde ses secrets. Où est passé ce temps où la famille voulait dire chaleur ?

La nuit, je dors chez Thomas. Sa mère, gentille mais fatiguée, me prépare une soupe. Elle ne pose pas de questions. Il me regarde, inquiet. « Tu comptes pour moi, Camille, tu le sais ? » Je voudrais répondre oui, m’y accrocher, mais j’ai peur. Je répète dans ma tête : tu comptes, tu comptes… Est-ce vrai ?

Les jours passent, chaque retour à la maison est une épreuve. Papa s’est enfermé dans ses silences, la télé hurlant des pubs toute la journée. Maman dort dans la chambre de Solène. Solène ne rentre plus que pour prendre des vêtements, me lançant des regards noirs, comme si tout était de ma faute.

Je me réfugie dans de longs messages à Thomas. Il m’écoute, vraiment. Pourtant, un soir, il me dit : « Tu sais Camille, on peut pas toujours porter le poids des autres, surtout quand on refuse d’en parler. » Ça me frappe en plein cœur. Il a raison. Qui prendra soin de moi, si je ne le fais pas moi-même ?

Un vendredi de mai, je m’arrête devant la maison familiale, les jambes tremblantes. Grand-mère est là, encore. « Faut rentrer, Camille. C’est toi qui choisis ce que tu veux réparer. » Je monte. Maman pleure à la cuisine, papa a les yeux rouges, Solène hurle dans sa chambre. Je respire, profondément. Ce soir, c’est moi qui parle la première. Je vide mon sac, j’ose dire la douleur, la peur, les attentes déçues. Pendant un moment, personne ne répond, mais je sens l’air changer.

Il faudra du temps. Peut-être qu’on ne recollera jamais vraiment les morceaux, mais j’ai compris : on n’est jamais seul, même quand on le croit. Thomas, avec sa tendresse maladroite, ma grand-mère qui voit tout, tous ces bras ouverts autour de moi… Et pour la première fois, j’ai envie d’y croire.

« Et vous, ça vous est déjà arrivé de sentir que vous ne comptiez pour personne ? Qui a été ce quelqu’un pour vous – ou l’avez-vous trouvé en vous-même ? »