Dans l’ombre de la pause déjeuner : Quand la confiance vacille à l’usine de Saint-Denis

— Tu peux avancer pour moi aujourd’hui ? J’ai oublié mon portefeuille, promis je te rembourse demain !

La voix d’Arnaud résonne encore dans ma tête, alors que je fais la queue à la cantine de l’usine, un plateau à la main. Il est midi, la salle est bruyante, saturée d’odeurs de frites et de sauce tomate. Je regarde Arnaud, mon collègue depuis deux ans, celui avec qui je partage tant de pauses café, de blagues sur le chef d’atelier, de confidences sur nos vies respectives. Je souris, un peu gêné, mais j’accepte. Après tout, on est amis, non ?

Le lendemain, rien. Pas un mot, pas un geste. Je me dis qu’il a peut-être oublié. Je n’ose pas lui rappeler, je me sens ridicule à l’idée de réclamer huit euros cinquante. Mais au fond, quelque chose se fissure. Le surlendemain, rebelote :

— Tu peux encore m’avancer ? J’ai eu un souci avec ma carte, je te rembourse les deux la prochaine fois, c’est juré !

Je sens une pointe d’agacement monter en moi. Je me force à sourire, mais mon cœur bat plus vite. Est-ce que je suis trop gentil ? Trop naïf ? Ou est-ce que c’est ça, l’amitié : aider sans compter ?

À la pause de quinze heures, je m’isole dans la cour, près des palettes empilées. J’allume une cigarette, les mains tremblantes. Mon amie Sophie me rejoint, elle remarque tout de suite mon malaise.

— Ça va, Julien ? T’as l’air ailleurs.

Je lui raconte, un peu honteux, comme si j’avouais une faiblesse. Elle éclate de rire, mais pas méchamment.

— Tu sais, Arnaud, il a déjà fait le coup à Pascal et à moi. Il est sympa, mais il abuse. Faut pas te laisser faire, sinon il va continuer.

Ses mots me frappent. Je repense à toutes ces fois où j’ai dit oui, où j’ai voulu faire plaisir, être apprécié. Est-ce que je me suis fait avoir ?

Le soir, en rentrant chez moi à Saint-Ouen, je repense à mon père. Lui, il disait toujours : « La confiance, c’est comme un billet de banque : une fois déchiré, tu peux le recoller, mais il ne sera plus jamais comme avant. »

Le lendemain, je décide d’en parler à Arnaud. Je le trouve près de la machine à café, il plaisante avec d’autres collègues. Je prends mon courage à deux mains.

— Dis, Arnaud, tu pourrais me rembourser les déjeuners de cette semaine ?

Il me regarde, un peu surpris, puis sourit, gêné.

— Ah oui, t’inquiète, je t’ai pas oublié !

Mais il ne sort pas son portefeuille. La journée passe, rien. Je sens la colère monter, mais aussi une immense tristesse. Je croyais qu’on était amis, qu’on pouvait se faire confiance. Je me sens trahi, bête, presque sale.

Le vendredi, à la pause, je m’assois à côté de Sophie et Pascal. On parle de tout et de rien, mais je sens que quelque chose a changé. Je suis plus méfiant, plus distant. Je n’ose plus proposer d’aller boire un verre après le boulot, de peur qu’on profite encore de moi.

Le soir, je rentre chez moi, vidé. Je repense à toutes ces petites trahisons du quotidien, ces moments où on laisse passer, où on se dit que ce n’est pas grave. Mais à force, ça s’accumule, ça pèse. Je me demande si c’est moi le problème, si je suis trop gentil, trop naïf. Ou si c’est le monde qui est devenu dur, individualiste.

Le lundi suivant, Arnaud arrive avec un grand sourire et me tend un billet de dix euros.

— Tiens, pour les déjeuners ! Merci encore, t’es vraiment un pote.

Je prends l’argent, mais je sens que quelque chose s’est brisé. Je souris, mais mon cœur n’y est plus. Je me rends compte que la confiance, ça ne se répare pas si facilement. Je décide de mettre des limites, de ne plus dire oui à tout. Ce n’est pas de l’égoïsme, c’est de la survie.

Quelques semaines plus tard, Arnaud tente à nouveau sa chance avec un autre collègue. Je le regarde faire, sans rien dire. Je me sens triste pour lui, mais aussi soulagé de ne plus être la cible.

Ce soir-là, en rentrant chez moi, je me pose devant la fenêtre, regardant les lumières de la ville. Je me demande : jusqu’où doit-on aller pour aider les autres sans se perdre soi-même ? Est-ce qu’on peut encore faire confiance, ou faut-il toujours se méfier ?

Et vous, vous auriez fait quoi à ma place ? Est-ce que la gentillesse a encore sa place dans ce monde ?